Cartes postales & Cartes-photo

Atget n’était pas le premier à traîner son lourd trépied sur le pavé de Bercy. Avant lui des photographes ambulants, infatigables arpenteurs des rues, dont la postérité n’a pas conservé les noms, avaient fixé l’aspect des lieux. Certaines de leurs plaques étaient éditées sous la forme de cartes postales, grand média d’une époque où le téléphone était encore peu répandu. Difficile d’imaginer que la poste d’alors permettait d’écrire à un correspondant et de recevoir sa réponse le jour même…
L’âge d’or de la carte postale se situe entre 1900 et 1918. Durant cette période, pas un village de France, pas une de ses rues ou de ses monuments n’échappera à l’inventaire systématique des photographes qui, à pied, à bicyclette et plus rarement en auto, sillonnaient le pays. Difficile d’imaginer le travail de fourmi de ces opérateurs anonymes et de ces représentants (parfois les mêmes) qui, à leur suite, proposaient la production de l’éditeur local aux épiceries-buvettes ou aux bureaux de tabac nombreux à cette époque. Une production, de masse, une véritable industrie qui, un siècle plus tard, continue d’alimenter les réseaux de commerces spécialisés, passionne de nombreux amateurs, parfois de véritables mordus, orientés vers un thème précis. Ces derniers sont nombreux, quasi inépuisables et certains thèmes inédits font la fierté de leurs collectionneurs.
À côté de la production dite régionaliste, existent des séries très diverses parfois signées des plus grands illustrateurs du temps. Les « fantaisies » constituent le gros d’un bataillon où il est encore possible de faire des découvertes à des prix raisonnables. La politique n’échappe pas à ce média qui se veut aussi d’actualité, ainsi une carte satyrique intitulée « Bercy » représente le capitaine Dreyfus buvant à même le robinet d’un tonneau. Reconnue, la carte tient aujourd’hui salon et certaines revues spécialisées lui sont consacrées. On peut estimer cette production du début du XXe siècle à des centaines de milliers de clichés, imprimés à des dizaines de millions d’exemplaires ! La carte postale, c’est l’e-mail… avant la lettre.

Ces photographes ambulants lorsqu’ils ne travaillaient pas pour une maison spécialisée dans l’édition de cartes postales (imprimées en petites ou moyennes séries, vendues dans le commerce) opéraient à la demande. Le plus souvent, celle d’un petit commerçant soucieux de montrer à une famille restée au pays si ce n’est sa réussite, tout au moins la réalité physique de son entreprise. Il pose en famille sur le seuil de son commerce, des voisins ou des clients les accompagnent à la bonne franquette sur un cliché qui traversera le temps. Ces plaques, non légendées, étaient tirées à quelques unités sur du papier photo, d’où leur nom cartes-photos. À Bercy, elles représentent généralement des groupes où se côtoie tout le personnel d’un même établissement.
On devine facilement le rôle et le rang de chacun, ils sont tous là… le négociant et ses associés, s’il en a, pose au premier plan. D’âge mûr, il porte chapeau melon, montre à gousset, bottines ou souliers vernis… Parfois ses jeunes enfants ou ses petits-enfants, rarement des filles, apparaissent à ses côtés ou sur ses genoux. Son (ou ses fils), moins bedonnant, reste un peu en retrait, encore dans l’ombre du père, comme sur la pancarte : Badoc et fils, Gérin et fils, Fanton et fils… Les représentants de commerce portent beau, pratiquent probablement l’escrime ou la boxe française, eux ont la ligne, leur costume est de belle coupe, le gilet fantaisie mais de bon goût s’accompagne d’une épingle à la cravate… Le comptable, le caissier, ou le personnel de bureau travaillent en blouse ou en gilet.
Plus nombreux est le personnel de cave : maître de chais, cavistes, tonneliers, ouvriers, habillés de blouse ou d’un tablier de cuir, un foulard ou une cravate noué autour du cou, chaussés de galoches ou de sabots. Le voiturier en impose par sa stature, l’air goguenard, la répartie nécessairement facile… Il y a aussi sur la photo, le petit commis, le grouillot, que l’on sent vif, espiègle, vrai titi parisien qui n’en perd pas une miette, placé sous la rude protection de ses aînés. Le photographe les a placés, mis efficacement en scène dans un décor familier de futailles ou devant une façade. Respect de la hiérarchie qui même dans cet instant de « relâche » apparaît ; respect de la taille, les petits devant ou assis, les plus grands derrière ou juchés sur des tonneaux. La photo est muette mais on imagine le remue-ménage, les « vannes », les rires qui ont bien du mal à se figer lors du fatidique « ne bougeons plus ! ».

Certains grimpent sur des tonneaux, font mine de travailler avec un marteau ou un maillet, de trinquer ou de boire dans des récipients fantaisistes. Hors cadre, le coude se lève plus haut et plus franchement à en juger le visage boursouflé de certains. Bercy n’est pas qu’un monde idyllique. Certains patrons n’hésitent pas, pour éviter les vols, à mettre un tonneau en perce à la disposition du personnel. Les quantités bues impressionnent mais l’alcoolisme n’est pas qu’un fléau à Bercy. Les chevaux ramènent souvent à l’écurie des maîtres endormis, l’alcootest n’existant pas encore.
Elles sont émouvantes ces cartes-photos dont il ne subsiste parfois qu’un unique exemplaire retrouvé dans un portefeuille ou au fond d’un tiroir… On peut reconnaître Bercy, car le lieu diffère de la Halle-aux-Vins Saint-Bernard ou des Magasins Généraux de Charenton-le-Pont. Mieux, on peut identifier une rue grâce à un détail, une information, le nom d’un négociant ou ses initiales peintes au pochoir sur un tonneau. Les annuaires professionnels ou les bottins du début du XXème siècle sont de précieux auxiliaires. Parfois une mention manuscrite au verso, un timbre qui indique que le petit rectangle a voyagé, envoyé à des parents ou à une Mlle Rose de Puteaux à qui l’on adresse ses « tendres pensées »…
La période 1900-1914, nous laisse de merveilleux documents. Particulièrement spectaculaire à Bercy, la crue de 1910 marque l’apogée de cette production iconographique.
Puis l’intérêt des objectifs semble délaisser Bercy privilégiant la photo de presse davantage axée sur l’actualité, l’événement et le fait divers. Elle alimente désormais les nombreux quotidiens ou hebdomadaires qui paraissent au début du siècle et qui ont définitivement abandonné la gravure à son profit. Un fait divers rappelle parfois aux Parisiens l’existence des entrepôts, tel celui, sordide, d’un clochard qui à califourchon sur un wagon-foudre, aspira tellement de vin à l’aide d’un tuyau de caoutchouc qu’ivre mort il bascula par le trou d’homme du wagon et se noya dans le liquide tant convoité.
D’autres faits divers, quelques articles illustrés des années 30 ou 50, une dizaine de photos de Marc Foucault dans l’album Paris Imprévu (Editions Tel, 1946) mais peu de choses, Bercy semble avoir pris à son compte l’adage : « pour vivre heureux, vivons caché… »
Ci-dessous les belles cartes-photos des entrepôts de Bercy …































































