Les Magasins Généraux de Charenton

LA FIN DU DOMAINE DES DE MALON

Charles-Jean-François, dernier des de Malon meurt en 1808, à l’âge de 29 ans, sans descendance. Il lègue par testament la terre de Bercy et une grosse partie de sa fortune au second fils de sa sœur, Aymard-Charles-Théodore-Gabriel de Nicolay. Le domaine est géré durant sa minorité par son père, Aymard-François-Marie-Chrétien de Nicolay. Chambellan et comte d’Empire, Pair de France, conseiller municipal de Bercy et maire de cette commune de 1821 à 1830.

En 1811, M. de Nicolay dont une rue de l’entrepôt de Bercy rappelait le nom, jusque dans les années 1980, et dont une partie de cette rue, amputée par le tracé des voies du PLM, subsiste dans l’actuel 12ème, sous l’orthographe de Nicolaï, vendit par lots, la totalité des bois et hautes futaies du parc de Bercy en exigeant, le plus souvent, leur déracinement.
Malgré cette première atteinte à l’unité du domaine, le château continue de jouir d’un certain prestige comme l’exprime Mme de Campan, habituée des lieux, dans une lettre de 1817 :
J’ai passé six mois à Bercy, fort agréablement. On a joué la comédie deux fois le mois dernier; les acteurs étaient M. de Nicolay, M. De Cramyel père, André Rousseau, Henri Campan et une jeune D. qui réside à Bercy. On a joué, jeudi dernier, «Ruse contre ruse», «Les rendez-vous des bourgeois», et encore «Un Pourceaugnac». Cette dernière pièce a été aussi bien jouée qu’au Vaudeville. Il y a dans le grand château un théâtre où jadis les dames de Bercy exerçaient leurs talents. Depuis quarante ans il n’avait pas servi, et la retraite que fait M. Nicolay à Bercy lui a donné l’idée d’exploiter de cette manière son loisir. J’ai trouvé qu’il avait fort raison; l’attitude d’un homme riche qui s’occupe et s’amuse doit convenir à tout le monde…
Soubresauts et vestiges de l’ancien régime qui, à l’instar du domaine de Bercy, connaissait ses dernières heures.
Après la mort de M. de Nicolay, survenue en 1839, l’abandon du château est complet et définitif. Comme le constate, dès 1836, l’écrivain et académicien, Charles Nodier : Le château était abandonné et les botanistes y feraient une grande moisson, si les gardiens les laissaient entrer ; mais ils n’en permettaient l’accès qu’aux industriels riverains qui y avaient acheté le droit de dépôt. A ce moment la terrasse qui bordait la Seine offrait encore un point de vue remarquable. Le village de Bercy, vrai faubourg de Paris, était une longue suite de bâtiments bordant la rivière et servant d’entrepôts de vin. On comprend, d’après ce texte, le tournant qui va s’opérer sur le vaste territoire des de Malon qui, bientôt aux portes de Paris, ne pouvait rester à l’écart des grandes transformations qu’allaient connaître la Capitale et ses villages limitrophes.
Deux coups fatals vont être portés au domaine et en accélérer le démantèlement. Une première atteinte, lui est faite, lors de l’édification de l’enceinte de Thiers en 1841.
Une bande de terre de 250 mètres de large lui est retirée du nord au sud, le coupant définitivement de la commune de Bercy, bientôt annexée à la capitale. Cette première frontière physique sera suivie par d’autres, sur un territoire qui, jusqu’alors, n’avait connu que des délimitations paroissiales, administratives ou fiscales. Les conséquences de cette première frontière physique se font encore sentir aujourd’hui, comme la boursouflure laissée par une vieille cicatrice.
En 1847, une seconde atteinte fatale allait être portée au domaine et à son château, lors du tracé de la première ligne de chemin de fer de Paris à Lyon, dont le fossé passait à quelques mètres du perron du château. Sa démolition débutera en octobre 1861 après une vente aux enchères restée célèbre.

LA NAISSANCE DES MAGASINS-GENERAUX

Vue à vol d’oiseau des magasins généraux de Charenton – fin XIXe – tous droits réservés

De toutes parts la pression immobilière s’exercera sur l’ancien domaine jugé d’après Lucien Lambeau comme le plus beau, le plus vaste certainement des environs de Paris…
C’est aussi une immense réserve foncière qui ne pouvait plus rester à l’écart de l’accroissement de la Capitale et de ses besoins, du progrès, toujours glorifié et de son inséparable corollaire, la spéculation.
Même si les bords de Seine de Charenton, de Conflans ou des Carrières n’ont pas connu l’importance, la réputation et la fréquentation de Bercy et de ses guinguettes qui s’expriment à travers livres, articles, peintures, gravures, dessins, photos puis films, les rives de ces bourgades jouèrent un rôle important dans l’approvisionnement en pierre, en bois de chauffage et en vin de cette contrée et conservèrent longtemps, jusque dans les années 80 pour le vin, les traces de ces activités.
Située au confluent de la Marne et de la Seine, cette situation explique la réussite de cette contrée qui sera stimulée par l’arrivée du chemin de fer et facilitée par les vastes réserves foncières disponibles, grâce notamment au domaine des de Malon.
Dès 1804, le commerce étant libre, depuis la Révolution, les berges, les rues de la jeune commune de Charenton sont envahies par le commerce du vin, comme il l’avait précédemment fait pour Bercy. Tous les terrains de la contrée sont convertis en magasins, en entrepôts, en écuries. Les chemins, la berge dans toute sa longueur étaient sillonnés de camions, encombrés de montagnes de tonneaux, habités par une population laborieuse, de charretiers et de tonneliers. Quel châtelain aurait pu s’accommoder d’un tel charivari ? conclut Lucien Lambeau qui laisse entrevoir sa nostalgie d’une époque révolue…
En 1861, la partie du parc située au nord de la rue de Paris, appelée la plaine de Bercy, est cédée à la Ville de Paris, afin d’agrandir le bois de Vincennes. Considéré comme le père des espaces verts de Paris, Adolphe Alphand aménage la vaste plaine qui s’étendait jusqu’à l’actuelle avenue Daumesnil, ouvrant des voies plantées, creusant et aménageant le lac Daumesnil et ses abords..
Les terrains du domaine situés au sud de la rue de Charenton (actuelle rue de Paris) avaient été vendus, l’année précédente (1860), par l’héritier du domaine, le marquis de Nicolay, à un syndicat franco-anglais, derrière lequel se dissimulait certains spéculateurs, dont le demi-frère de l’empereur Napoléon III, le duc de Morny. L’acte de vente précisait que le terrain, désormais coupé en deux par la ligne de chemin de fer de Paris à Lyon, soit livré nu, ce qui entraîna, dès octobre 1861, la démolition du château. Une fois nu, 639 972 m2 furent cédés par le syndicat à la Compagnie des Magasins Généraux créée pour l’occasion.
En août 1864, avant la dislocation totale du domaine et l’intervention des terrassiers, le parc fut ouvert, une première et dernière fois, au public.
Populaire fut la fête foraine qui monta sur les pelouses où l’on pu voir se produire l’homme-canon, l’homme à la mâchoire d’acier, le célèbre funambule Blandin, marcher, s’asseoir, se coucher, se relever sur un fil aérien tandis que plus loin on pouvait assister à un steeple-chase.
Journaliste à L’Illustration, X. Feyrnet décrit, dans un article daté du 13 août 1864, un parc qui ne semble pas manquer de charme avec ses marronniers. Nostalgique, il semble regretter la prise de possession, par le peuple, du domaine aristocratique déchu, confirmant la fin d’un monde.

« Point d’amphithéâtre, point de salles, des chaises sous les marronniers et les tilleuls centenaires, ni gêne, ni contrainte, liberté pleine d’aller et venir, de regarder à sa fantaisie le spectacle de l’oiseau qui vole, ou le rayon de soleil qui darde ses fléchettes à travers le feuillage. Le public a trouvé charmant qu’on le laissât ainsi maître de ses plaisirs et il reviendra au parc de Bercy, car la fête de dimanche aura des lendemains. Voilà donc le domaine de Malon, devenu gare de chemin de fer, hameau bourgeois, entrepôt de vins et hippodrome. Ô mon siècle, je te reconnais bien là. »

Les craintes du journaliste de L’illustration étaient justifiées, car bien vite le paysage changea radicalement d’aspect comme l’avait fait, quelques décennies plus tôt, Bercy, lorsque les magasins à vins et les tonneaux annexèrent les résidences du XVIIIème siècle.
La Compagnie des Magasins Généraux, propriétaire initial, revendit une partie des terrains à la société des Entrepôts et des Magasins Généraux de Paris (EMGP). Cette société, créée par Emile Pereire, le 22 août 1860, répondait d’après ses initiateurs, à la nécessité d’approvisionnement de la capitale. Cette préoccupation prenait en compte la véritable révolution que le rail apportait en terme de transport des marchandises.
Une autre société allait jouer un grand rôle dans l’avenir de ce territoire. Créée en 1870, la Compagnie du Parc de Bercy y établit son siège et offre aux professionnels du vin des conditions modernes d’exploitation. Cette société orientera l’activité et modela en profondeur la topographie des lieux.

Une brochure éditée par la compagnie précise : « De 1863 à 1885, la Compagnie du Parc de Bercy, pour répondre au commerce des vins, construisit plusieurs groupes de celliers couvrant en totalité une surface de 51 000 m2 et pouvant contenir 450 000 hectolitres de liquide. »

Transport des fûts pour les entrepôts de Charenton – collection privée Lionel Mouraux

Comme l’écrit Marie-Françoise Laborde :

« En quelques années le territoire compris entre la zone militaire (à l’Ouest) et la rue de l’Arcade (à l’Est) et entre la Seine (au Sud) et le chemin de fer (au Nord) fut couvert de hangars, de celliers, disposés selon un plan régulier… Cette coupure (celle du chemin de fer) marqua définitivement la limite entre deux quartiers : Valmy au nord et Bercy, également appelé « les Généraux », au sud. »

Cette coupure, s’élargissant en un vaste faisceau de voies de chemin de fer à la hauteur de la gare de Bercy-Conflans, accentua encore la division de la commune, traversée sur toute sa longueur. La relation entre les quartiers des Magasins Généraux et de Valmy étant assurée, comme elle l’est encore aujourd’hui, par la passerelle piétonne dite de Valmy, le pont de la Liberté assurant la relation avec les autres quartiers de la commune. Deux autres ponts permettaient de se rendre du quartier des « Généraux » à Ivry. Le pont de Conflans, inauguré en 1892, évitait un long détour par le pont de Charenton pour se rendre à Ivry. Il fut remplacé dans les années 1970, lors de l’ouverture de l’autoroute de l’Est par deux ponts autoroutiers à sens unique qui portent aujourd’hui le nom de Nelson Mandela. Un curieux pont, dit « pont des câbles » acheminant des câbles électriques et des conduites d’eau entre Ivry et Charenton, permit, à partir de 1930, aux piétons de rejoindre Ivry. Plus en aval le pont National, à l’origine routier et ferroviaire, permettait le franchissement du fleuve aux trains de la Petite-Ceinture. Doublé dans les années 40 (1936-1944), il demeure un axe de liaison important entre les deux rives. Si les trains de la Petite-Ceinture ne le traversent plus, il est emprunté par de nombreux moyens de transport : voitures, bus, tramway, cyclistes et piétons.

On retrouve aujourd’hui, de chaque côté du périphérique une situation assez comparable qui n’a, outre l’avancement du moteur à explosion, guère évolué au cours des 120 dernières années. L’enclavement demeure pour les quartiers Bercy de Charenton ou de Paris, ce dernier ayant le grand avantage d’être desservi par la ligne de métro 14 et ses deux stations : Bercy et Cour Saint-Emilion. Le report du terminus de la ligne de métro n°8 de Porte de Charenton à Charenton-Ecoles permit une meilleure desserte de la commune, la station Liberté desservant plus directement les quartiers Valmy et les Magasins Généraux.
A noter que les deux quartiers appelés à être unifiés portent le même nom, celui de Bercy, qui semble résister au temps, mais Bercy en verlan ne donne-t-il pas cyber?
Le plan régulier voulu par la Compagnie du Parc de Bercy, évoqué par Mme F. Laborde, se retrouve sur une vue en perspective, de la fin du XIXème siècle, montrant l’aménagement de la partie sud de l’ancien domaine. Elle présente un quadrilatère, presque parfait, respectant la zone non aedificandi servant apparemment de dépôts de tonneaux, de bois de chauffage et de matériaux divers. Ce terrain, non bâti, est longé par la ligne de Petite-Ceinture et traversé d’une autre ligne, Nord-Sud, qui le relie aux voies ferrées de la gare de Bercy-Conflans. Le tracé des rues, à angle droit, apparaît régulier et un quartier industriel, d’apparence prospère y figure avec des bâtiments solides, parfois en étages, ainsi que deux usines aux hautes cheminées qui crachent leurs fumées.
Une grande activité semble régner sur le fleuve et les berges où s’entassent les tonneaux déchargés des péniches. Au Nord, le réseau ferré approvisionne les Magasins Généraux en vin provenant des régions viticoles du Sud-Est de la France. Une brochure contemporaine à ce plan en perspective qu’elle reproduit en couverture, plaçant une vue de l’ancien château en 4ème de couverture, conférant ainsi au lieu une certaine noblesse, nous apprend que la Compagnie fut gratifiée d’une médaille d’or (« classe 60 »), lors de l’exposition Universelle de 1900. Cette brochure met en avant le caractère résolument moderne des installations proposées, ses capacités de stockage et sa situation exceptionnelle desservie par voie fluviale et ferroviaire. Relié à la gare marchandises, un réseau ferré, parfois à double voies, dessert les rues qui portent, comme à Bercy, des noms de crues ou de régions vinicoles.
Les bâtiments sont fonctionnels, conçus pour l’activité viti-vinicole : Les magasins sont abrités de la chaleur par des greniers et de nombreux platanes possèdent un magnifique feuillage… Platanes survivants du domaine des de Malon ? Peu probable, car le contrat de vente des terrains à la compagnie, stipulait qu’ils fussent livrés nus et le lotissement en damier du vaste entrepôt ne pouvait s’accommoder de plantations gênantes.

On ne contourna pas, comme à Bercy, les platanes et marronniers centenaires, les enserrant parfois dans les bâtiments. On aperçoit sur le plan quelques alignements d’arbres notamment sur les quais dont la faible circonférence des troncs nous indique leurs plantations récentes, les cartes postales des années 1900-1910 viennent confirmer cette hypothèse.
On remarquera qu’à toutes les époques, les arbres sont des enjeux urbanistiques majeurs. Plus encore aujourd’hui qu’hier. Dans les années 1980, la coupe d’arbres « vénérables » des entrepôts de Bercy suscita quelques émois, obligeant les promoteurs, sous la pression de la Ville et des associations, à couler de gros pots de fleurs en béton destinés à accueillir les gêneurs. Telles des sentinelles juchées sur de hauts pylônes, ils semblaient surveiller le chantier. Certaines mauvaises langues dirent qu’ils coûtèrent un « pognon de dingue » et ne survécurent pas.
Il semblerait que l’émotion ait été moindre pour ceux des Magasins Généraux, devenus centenaires, dans les années 1980, mais qui connaissait les Magasins Généraux et aurait oser s’en offusquer, affronter promoteurs et édiles municipaux?
Les cartes postales, datées de 1900-1910, viennent quelque peu démentir la modernité de ce site dédié aux vins, dont la réalité semble éloignée de la volonté initiale de ses promoteurs. Si le tracé des rues est au cordeau, les cartes postales ne montrent pas d’alignements de bâtiments imposants, à étages, la hantise des professionnels du vin. Seul un important bâtiment de plusieurs niveaux se distingue, vers Paris, en bordure des voies ferrées, probablement destiné à recevoir d’autres marchandises et produits que du vin,puisque ces magasins se voulaient « généraux ».

Un entrepôt de vins à Charenton – collection privée Lionel Mouraux

Ailleurs, au cœur des Magasins Généraux, et de ses rues, on retrouve une architecture de bâtiments en pignons assez semblables, bien que plus larges, à ceux de la cour Saint-Emilion dans le 12ème arrondissement. Les greniers, surplombés par la frondaison des arbres assurent une protection naturelle aux chais lors de fortes chaleurs. Certaines constructions disparates donnent quelque charme à l’endroit, jamais peint, rarement photographié. Des pavillons, des extensions donnent l’impression d’avoir été bâtis à l’initiative des négociants, comme ce fut le cas à Bercy** ; ainsi, la Société Cusenier semble disposer d’un enclos particulier. Si la compagnie du Parc de Bercy louait des celliers, des terrains, des pavillons, des appartements et des maisons, elle vendait aussi des terrains qui donnaient aux entrepreneurs quelques libertés de construction.
On remarque également sur ces cartes postales une interpénétration des rues et des immeubles dans le nouveau quartier des vins. La frontière y semble moins marquée qu’à Bercy établissement public, soumis à la règle de « l’entrepôt réel » et contrôlé par la puissance publique. Charenton est un établissement privé, hors Paris, obéit à la règle de l’entrepôt dit « à domicile ». Les Magasins Généraux sont avant tout un quartier. Leur implantation attira un grand nombre de travailleurs et leur famille qu’il fallait loger et aussi leur offrir les moyens de subvenir à leurs besoins, ainsi que les services nécessaires à leur implantation durable.
Ce quartier, comme il l’est encore aujourd’hui sous sa forme moderne, souffrait d’un réel enclavement avec peu de relation avec la partie nord de la commune et son centre, mais à cette époque on se contentait des commerces de « proximité », dont la variété et le prix des denrées correspondaient aux goûts et aux moyens des habitants peu fortunés et exigeants. Il n’était pas utile de se rendre, à pied ou en tramway, au centre de la commune ou à Ivry pour trouver du pain ou du tabac, encore moins du vin, les débits de boisson étant nombreux, là, comme ailleurs.
Au début du XXème siècle le quartier des Généraux comptait 3 000 habitants qui logeaient dans des immeubles de rapport édifiés en périphérie des Magasins Généraux, sur des terrains appartenant à la Compagnie du Parc de Bercy. Ce quartier, éloigné du centre ville, sera doté de services propres à améliorer la vie de ses habitants tout en renforçant son autonomie. Un bureau de poste, un poste de police, une école et une chapelle furent créés. Cette dernière désaffectée, transformée en entrepôts sera surnommée la chapelle des tonneaux.
Cette activité du vin et des alcools «débordera» du quartier des Magasins Généraux, à l’ensemble de la commune, donnant à Charenton une réelle spécificité dont certains vestiges rappellent l’importance.
La rue de l’Hérault abrite encore quelques chais, comme ceux de la société «la Martiniquaise», dont l’entrée principale est au 18, rue de l’Entrepôt (actuelle rue Necker), voie ancienne des Magasins Généraux parallèle aux voies ferrées de la gare de Bercy-Conflans. Première en France avec ses marques Label 5 ou Porto-Cruz, cette entreprise est un des leaders mondiaux dans le domaine des spiritueux. Dans cette même rue, qui délimitait au nord l’emprise des Magasins Généraux, on peut encore voir les imposants bâtiments de la société Byrrh, décorés de frises en forme de grappes de raisin, dont le nom est encore visible sur le fronton de l’entrée de l’administration.

Un entrepôt de vins à Charenton – collection privée Lionel Mouraux

Cet apéritif à base de quinquina, créé en 1866 à Thuir dans les Pyrénées-Orientales par deux frères, connut un immense succès, devenant dans les années 30, la marque d’apéritif la plus consommée au monde! La marque, qui connut un déclin dans l’immédiat après-guerre, sera rachetée en 1977 par le groupe Cusenier. Elle appartient aujourd’hui au groupe Pernod-Ricard. Les bâtiments de Charenton étaient une succursale permettant d’approvisionner la région parisienne. Ils sont aujourd’hui occupés par l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris et sont appelés à jouer un rôle important dans l’aménagement futur de ce quartier. Un tunnel de dérivation percé à la hauteur du pont de la Liberté permettait d’acheminer les wagons dans les sous-sols de l’entreprise. Ils descendaient grâce à la déclivité naturelle du terrain pour accéder aux Magasins Généraux, dont le réseau permettait, à l’aide de plaques tournantes, de les livrer aux négociants. Une seconde voie de dérivation existait au niveau de la Petite-Ceinture.
Autre fleuron en matière de spiritueux, la maison Cusenier, fondée en 1857 par Eugène Cusenier à Ornans dans le Doubs, que la dynastie familiale saura faire prospérer. La distillerie implanta en 1871 son siège social et une usine au 226, boulevard Voltaire (Paris 11ème). En pleine expansion, la société établit, en 1876, une succursale au 7, quai de Bercy qui sera détruite en 1963 au profit de la société Viniprix. Elle entrera, elle aussi, dans le giron du groupe Pernod-Ricard en 1975.
Mais l’entreprise qui marqua le plus durablement Charenton est probablement la société Nicolas qui commémorera son bicentenaire en 2022. L’entreprise qui demeure très vivante à travers ses 500 magasins implantés sur le territoire, mais aussi à l’étranger, est née en 1822 à Paris. Son fondateur Louis Nicolas établit un réseau de magasins qui connut une rapide progression, 45 en 1900, 138 en 1919… Elle doit son succès à la commercialisation du vin en bouteilles qui était jusqu’alors livré en tonneaux, vendu au détail ou bu dans les multiples cafés, cabarets, guinguettes que comptaient la capitale et ses environs. C’est en 1878 que cette société, déjà prospère, s’installa quai de Bercy à Charenton, entre Seine et rail. Elle établit son siège social, en 1921, boulevard de Saint-Maurice (actuelle rue Winston Churchill) dans le quartier Valmy au nord des voies ferrées et aux portes de la capitale, sur un terrain de plus de cinq hectares agrandi au fil du temps par des achats de terrains successifs, englobant et louant des rues de la commune. Des chais, d’importantes cuveries en bois puis en béton, des magasins, des ateliers, une tonnellerie s’établirent sur ce terrain.
La relation entre les deux sites, celui du quai de Bercy qui réceptionnait le vin en vrac ou en tonneaux, par voies fluviale, ferroviaire puis par la route, à celui du boulevard de Saint-Maurice, était assurée par un pipe-line passant sous les voies ferrées qui, à l’aide d’un système de pompes, alimentait les cuveries et les chaînes d’embouteillage. Ses caves mondialement réputées par l’excellence des millésimes conservés et aussi par leur capacité de stockage qui dépassait les 11 millions de bouteilles, furent mises en lumière (déconseillé pour les vieux vins), lors de leur déménagement vers le nouveau site de Thiais. Les transports s’effectuèrent de nuit, sous escorte, dans des véhicules amortissant au mieux les secousses dues à la voierie.

La Zac du parc de Bercy et celle de Valmy-Charenton, lancées à peu près conjointement à la fin des années 80, effacèrent quasi complètement le passé vinicole de la commune. Reste pour Nicolas une partie de la façade de l’ancien siège social visible rue Winston Churchill (ex avenue de Saint-Maurice) et pour les Magasins Généraux, les bâtiments Byrrh, la rue de l’Hérault et les chais de la Martiniquaise ainsi qu’un pavillon sur les quais rappelant l’architecture propre aux Magasins Généraux. La mémoire des grandes marques Byrrh et Nicolas se perpétue aussi à travers les affiches, objets publicitaires, catalogues réalisés par de grands artistes ou illustrateurs.
Plus à l’Est, se trouvait la commerçante et vivante rue des Carrières et son port, dont le nom rappelait l’importance de cette activité sur le territoire. Elle offrait au début du XXème siècle un large éventail de commerces de détails de toute nature. De nombreux hôtels et restaurants proposaient le gîte et le couvert aux nombreux travailleurs précaires et aux mariniers qui venaient décharger leurs péniches, chargées de bois de chauffage ou de barriques. Là aussi, les cartes postales comme les bottins d’époque viennent nous apporter de précieux témoignages sur la réalité de ce territoire dont les cartes seules ne sauraient nous restituer la vie qui y régnait.

LA COMPAGNIE DU PARC DE BERCY, 12 Quai de Bercy, Charenton

Dépliant publicitaire – collection privée Lionel Mouraux

Les Entrepôts de la Compagnie du Parc de Bercy établis en 1863 sur la partie basse de l’ancien domaine du Marquis de Bercy Nicolai, font suite au grand Entrepôt de Bercy dont ils ne sont séparés que par le Pont National. Ils sont limités à l’Est, par la ville de Charenton, à l’Ouest par les fortifications de la ville de Paris et le chemin de fer de Ceinture auquel ils sont reliés par deux embranchements particuliers, au Nord, par la ligne des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée à laquelle ils sont également reliés par la gare de Bercy-Conflans et au Midi par la Seine avec laquelle ils sont en communication directe au moyen de voies ferrées, d’estacades et de grues à vapeur qui permettent de décharger rapidement les bateaux et de rentrer les fûts en magasins sans le secours du camionnage.

Les terrains de la Compagnie ont été surélevés de façon à ne jamais être inondés par les grandes eaux; aussi, en 1876, année d’une des plus fortes crues du fleuve, les Magasins de la Compagnie du Parc de Bercy restèrent à l’abri de l’inondation, tandis que les Entrepôts de la ville de Paris, à Bercy intra muros, furent complètement submergés.

De 1863 à 1885, la Compagnie du Parc de Bercy, pour répondre aux besoins du commerce des vins, construisit plusieurs groupes de celliers couvrant en totalité, une surface de 51.000 m2 et pouvant contenir 450.000 hectolitres de liquides. Ces Magasins sont reliés par deux embranchements particuliers, situés chacun à l’une des extrémités de la propriété, au chemin de fer de Lyon et, par suite, au chemin de fer de Ceinture qui assure la communication avec tout le réseau des voies ferrées de France et de l’Etranger. Les Magasins sont abrités de la chaleur par des greniers et de nombreux platanes possédant un magnifique feuillage. En outre, de vastes terrains à proximité des voies ferrées et de la Seine, permettent de recevoir les vins destinés à séjourner peu de temps, ainsi que les futailles.

En 1899, le total des sorties de vins et eaux-de-vie est de 1 million et 153.235 hectolitres. La surface de chaque magasin varie de 37 à 460 m2, pouvant contenir de 66 à 680 demi-muids gerbés en troisième et en laissant entre chaque rang la place nécessaire pour rouler les demi-muids. En conséquence, un magasin de 460 m2 peut contenir facilement 4.000 hectolitres. La même quantité peut être logée en barriques en gerbant en quatrième.

La réception des marchandises peut avoir lieu par wagons-réservoirs ou autres, provenant de toutes les lignes ferrées françaises et étrangères et par eau, par la Basse-Seine (via Le Havre et Rouen) ou par la Haute-Seine et ses affluents. Plusieurs entreprises de transport traitent à forfait du transport des vins d’Algérie, d’Espagne ou d’Italie à Paris, en empruntant soit la voie d’eau seule, soit les voies d’eau et de fer. Ce dernier mode de transport permet de réduire la durée totale du transport à une quinzaine de jours. Un service de douane installé dans l’Entrepôt du Parc de Bercy permet de remplir, à l’arrivée seulement, les formalités de douane auxquelles sont soumis les vins d’Algérie.

L’activité commerciale y est très grande en raison des nombreux acheteurs et courtiers qui viennent chaque jour à l’Entrepôt y réaliser des affaires très importantes. Aussi, la Banque de France, la Société Générale et le Comptoir National d’Escompte y ont-ils créé des Bureaux d’Escompte. – Charenton est donc une place Banquable. Les Négociants, Employés et Ouvriers trouvent facilement à se loger à proximité de l’Entrepôt où le séjour est d’autant plus apprécié que le quartier est voisin de la Seine et du Bois de Vincennes.

Cartes postales des Magasins Généraux de Charenton en 1900

Collection privée Lionel Mouraux

Photographies des Magasins Généraux de Charenton (1980-1990)