Bercy fait son cinéma !
À l’ombre des marronniers géants, on dégustait parfois l’entrecôte Bercy, cuite sur les douelles rougies de vieux tonneaux de chêne. Comme dans un village, chacun vaquait à ses occupations sans agitation inutile et prenait toujours le temps de parler aux visiteurs. Le tonnelier posait son maillet, le livreur son casier, et même dans les bureaux, l’activité s’arrêtait pour un temps. De quoi parlait-on ? de tout et de rien, des petites nouvelles du village, des uns et des autres, de la pluie ou du beau temps… Le lieu inspirait une certaine sagesse aux hommes qui, comme leurs ancêtres, vivaient encore au rythme des saisons et des vendanges.

Une cinquantaine de voies aux noms évocateurs (rue de Bordeaux, de Vouvray, de Nuits, de Mâcon, de Cognac…) sillonnaient cette enclave provinciale coincée entre Seine et rails, métro aérien et périphérique. Propriété de la Ville de Paris depuis son annexion de 1860, le statut particulier des entrepôts semblait les protéger. On aurait pu croire Bercy oublié des archives, gommé de la mémoire administrative, disparu des plans. La belle endormie allait se réveiller brutalement, non sous les baisers d’un prince mais sous les coups de butoirs des engins de démolitions.
L’autorité de la Ville était représentée sur place par un conservateur entouré de gardiens. À la fin du XIXe siècle, une gravure nous les montre accompagnée de gros chiens. En 1980, ils portaient encore képis et uniformes et jouaient si nécessaire du sifflet. Même uniforme que dans les cimetières et les squares, le pas parfois plus hésitant, idéal pour faire des « rondes ». Ces gardiens étaient censés prévenir d’éventuels départs d’incendie, contrôler les allées et venues et surtout dissuader d’éventuels maraudeurs.

Un règlement intérieur indiquait les heures d’ouverture et de fermeture de la « ville en prison » qui possédait son parloir, véritable bourse du lieu, définissait les obligations des négociants, l’occupation tolérée des voies et limitait la vitesse, comme au temps des chevaux à 15 km/h !
Le conservateur délivrait aussi des autorisations aux photographes qui en faisaient la demande. Une liberté quasi-totale leur était ensuite donnée de vaquer dans les entrepôts, même le samedi, jour béni pour l’amateur d’images qui pouvait se considérer comme propriétaire des lieux. Sentiment étrange de se sentir seul, sur une surface aussi vaste… en plein Paris. Il suffisait de présenter son précieux sésame à des gardiens d’abord suspicieux qui finissaient par vous dire bonjour et tailler une bavette, la fameuse bavette de Bercy.
Un parfum XIXe siècle flottait ici, bon enfant, un rien paternaliste et on n’aurait guère été surpris de croiser un quidam portant bacchantes et chapeau melon.

Les réalisateurs de films ne s’y sont pas trompés, combien d’épisodes des Brigades du Tigre furent tournés ici ? A l’intérieur comme à l’extérieur des bâtiments Bercy était devenu une petite Cinecitta.
Les plans de plus d’une centaine de films ou courts métrages furent tournés ici ! Le décor naturel des entrepôts avait de quoi séduire les amateurs d’un Paris disparu : rues aux gros pavés, rails évoquant le tramway, maisons aux crépis usés suggérant le faubourg ou une rue populaire sans stationnements de voitures…
Parmi ces films, Sous le ciel de Paris coule la Seine, réalisé en 1951 par Julien Duvivier, qui fait se rencontrer à Bercy une petite fille fugueuse et un assassin traqué. Le conte n’est pas loin, et la fillette confie à l’homme sa peur de l’ogre qui enferme les enfants dans des tonneaux.
« Ce n’est pas vous l’ogre, monsieur ? » demande-t-elle d’une petite voix timide. Touché par la naïveté et la gentillesse de la gamine, l’assassin la raccompagne, en lui tenant la main, jusqu’aux grilles, qu’un gardien referme derrière eux, en lançant un « il était temps » de circonstance…

En 1999, le réalisateur François Chardeaux (1933-2011) consacra, alors que la démolition des entrepôts de Bercy est engagée, un documentaire très polémique en faveur de la sauvegarde du lieu. Il n’en reste pas moins par la qualité de sa production, tourné en 35 mm, un heureux témoignage de ce site encore vivant bien que déjà amputé de 8 hectares dans sa partie ouest pour faire place au POPB (actuel centre Accord Arena).
Un autre documentaire, Ici Bercy, réalisé en 2013 par le chercheur-auteur Jean-François Deligne retrace l’évolution de Bercy de ses origines à nos jours. Il remémore les différents projets et leurs abandons conduisant à l’aménagement actuel.
Bercy n’est plus un studio à ciel ouvert, les trépieds, les caméras ont déserté le pavé et il n’y aura probablement pas de rétrospective, consacrée à Bercy, à la Cinémathèque Française. Pourtant cette noble institution, cofondée en 1934 par Henri Langlois et Georges Franju, a établi son siège, en 2005, au 51, rue de Bercy, redonnant vie au bâtiment désaffecté construit par Frank Gehry, en 1994 pour le Centre Américain. La faillite retentissante de ce dernier a entraîné le bâtiment dans une longue dérive, sans trouver d’affectation adaptée. Différents usages, dont un EHPAD, furent envisagées pour « remplir cette curieuse « boîte » que n’aurait pas désavoué Jacques Tati. Notons qu’à proximité de l’emplacement de la Cinémathèque se trouvait, jusqu’en 1989, un beau bâtiment, d’aspect rural, intitulé « Auberge de la Pomme d’Or » pour les besoin d’un film historique d’Ettore Scola, tourné en 1981, la Nuit de Varennes…
Plus populaire l’UGC Ciné-Cité Bercy, plus grand cinéma de France et deuxième d’Europe à son ouverture, en 1991,, propose au public : 18 salles pour 4392 fauteuils.
Si le pittoresque s’en est allé avec la disparition des entrepôts de Bercy, des films, des spots publicitaires ou des clips continuent d’être tournés dans le nouveau Bercy et ses abords. Le pont de Bercy et les arches photogéniques de son viaduc, semblent attirer particulièrement photographes et cinéastes.

Avec la Cinémathèque Française, le complexe UGC Ciné Cité Bercy et l’incomparable Musée des Arts Forains qui ouvre largement ses pavillons au cinéma, Bercy est désormais bien loti en terme d’équipements culturels. Longeant la commerçante cour Saint-Emilion conduisant au multiplexe UGC Bercy, la rue François Truffaut (1932-1984), ouverte en 1993, marque l’importance du cinéma pour ce lieu.
Le 19ème siècle apparaît bien plus pauvre en terme d’équipement culturel, aucune bibliothèque n’est indiquée, Bercy reste, avant tout, un lieu de labeur et de fête à travers ses nombreuses guinguettes.
On relève pourtant la présence d’un théâtre, le Théâtre de Bercy qui connut différents emplacements. La nécessité d’implanter un théâtre dans la commune de Bercy était née de la préoccupation des édiles de tenter de détourner, de la très perverse attraction exercée par les nombreux débits de boissons, une partie de la population.
Après délibération du conseil municipal, une souscription fut lancée, en 1855, qui permit de louer un bâtiment au négociant Courvoisier. Jacques Champeix situe ce théâtre « où aurait débuté la célèbre Dejazet » cour Margaux, rien n’est moins sûr, les éléments concernant ce théâtre, alors de banlieue, étant rares.
En 1998, une comédie musicale intitulée le Diable à l’eau; de Patrick Le Mault, tenta de faire revivre l’ambiance particulière d’une guinguette à la fin du 19è siècle. Cette ambitieuse création, à la distribution nombreuse, ne connut malheureusement pas le succès escompté.
Liste, non exhaustive, des films, documentaire, téléfilms, séries ou émissions TV dont des plans furent tournés dans l’enceinte des entrepôts de Bercy. Liste dressée par leur conservateur M. de Valkener au début des années 80. Ce sont les dates de tournages non celles de sorties en salle. Les entrepôts furent aussi ouverts aux exercices d’écoles de cinéma.
- oct 48 Fantomas contre Fantomas – Robert Vernay
- août 50 Sous le ciel de Paris – Julien Duvivier
- nov 51 Tu es un imbécile – Jean Loubignac
- août 57 Un certain Monsieur Jo – René Jolivet
- août 60 Le caïd – Bernard Borderie
- nov 61 Les mystères de Paris – André Hunnebelle
- août 61 Monsieur Topaze – Peter Sellers
- juin 66 Vidocq – Marcel Bluwal et Claude Loursais
- nov 66 Un idiot à Paris – Serge Korber
- déc 66 et mai 69 Dim Dam Dom (émission de variétés)
- nov 68 Un homme à cheval – Pierre Granier-Deferre
- juil 69 La Résidence Secondaire – Jean-Paul Rappeneau
- nov 69 Borsalino – Jacques Deray
- juin 70 Nouvelles aventures de Vidocq – Marcel Bluwal
- sept 71 Les Misérables – Marcel Bluwal
- nov 72 Le Mataf – Serge Leroy
- juil 72 Vie de Georges Sand – Michèle Rosier
- avril 73 Drabble – Don Siegel
- janv 75 Flic Story – Jacques Deray
- 76-77 Les Brigades du Tigre (plusieurs épisodes)
- sept 75 Le Jardin des Supplices – Christian Gion
- mars 76 Rendez-vous en noir – Richard Dupuy (téléfilm)
- mai 76 L’une chante, l’autre pas- Agnès Varda
- janv 76 Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau – réalisation: groupe Telfrance
- nov 76 Le pays Bleu – Jean-Charles Tacchella
- oct 76 Au plaisir de Dieu – Robert Mazoyer (téléfilm)
- mars 77 Chansons des prés – Yves Lafaye
- mars 77 Les Indes Blanches – Michel Frichet
- avril 77 Les rescapés de l’Enfer
- mai 77 De guerre lasse – Charlotte Fraisse (téléfilm)
- juin 77 L’attentat de la rue Niçaise – R. Pera (téléfilm)
- juil 77 Chapeau melon et bottes de cuir (série TV)
- août 77 Un été Albigeois – Patrick Delauneux (téléfilm)
- oct 77 Anne ma sœur – Marie Annick Jarlegan
- oct 77 Les conjurations – Sylvain Hecht
- nov 77 Le Beaujolais Nouveau est arrivé – JL Voulfow
- fev 78 Aventures de Hollywood – R Pansard-Besson
- mars 78 Monsieur Saint-Saëns – Claude Chabrol (téléfilm)
- juil 78 Félicit& – Hugues Nonn
- août 78 La fuite de Varennes – JC Brialy (téléfilm)
- sept 78 Le coup de Sirocco – Alexandre Arcady
- nov 78 Trotsky – Guy Lacourt (téléfilm)
- avr et mai 79 Fantômas – série M Gilli – JL Bunuel
- mai 79 L’école est finie – Olivier Nolin
- mai 79 La dérobade – Daniel Duval
- sept 79 Je dors comme un bébé – JP Nicole (téléfilm)
- déc 79 Du côté des étoiles – Daniel Moosmann (série TV)
- janv 80 Le jardin d’hiver – Alain Bridet (téléfilm)
- 1981 La nuit de Varennes – Ettore Scola
- L’adieu aux enfants – Claude Couderc (téléfilm)



















