Village impressionniste

Il faudra attendre les années 70 et plus encore 80 pour voir renaître un regain d’intérêt pour les entrepôts de Bercy, Paris vient de perdre les Halles, la voie sur berge défigure la Seine, on bétonne à outrance et des menaces réelles planent sur la tranquille cité des vins.
On réhabilite, restaure, restructure, rééquilibre une ville qui perd peu à peu son identité, sa trame, ses repères. Certes les grands monuments restent en place, des musées sont ouverts ou modernisés devenant les nouveaux phares d’une grande métropole touristique, mais un autre Paris plus discret, populaire, disparaît. Le pittoresque s’accorde mal au confort et personne ne saura regretter ou contester des réhabilitations ou constructions dont certaines ont été rendues inévitables par la volonté délibérée de « sinistrer » un quartier. Une fois réalisées, ces opérations chassent leurs anciens occupants vers de lointaines banlieues.

A Bercy, rien n’a changé, la Ville de Paris, propriétaire du terrain, n’accorde aucune autorisation de travaux. Des bâtiments sont laissés à l’abandon, d’autres sans aménagement accueillent un personnel qui travaille souvent dans des conditions difficiles. Environ 2.000 personnes travaillent encore aux entrepôts en 1970.
En dehors du conservateur, de quelques gardiens et de rares « privilégiés », il n’y a guère d’habitants à Bercy qui reste essentiellement un lieu de travail et de stockage. Pendant des décennies, Bercy a rempli ce rôle utilitaire, véritable « gosier » de la capitale avant d’être livré à la friche, à l’abandon satisfaisant l’appétit d’une nature qui, dit-on, a horreur du vide.
Dans les interstices des pavés, dans les gouttières, sur les toits, dans les barriques abandonnées, à l’intérieur même des chais, elle s’était infiltrée, faufilée, installée avec la complicité des oiseaux qui trouvaient là refuge et nourriture. Sans les efforts, la vigilance de l’homme, en combien de temps une ville livrée à l’abandon serait-elle engloutie par la végétation? En quelques saisons ? Malgré le béton, le verre et le métal… À Bercy pas ou peu de matériaux transformés ou modernes : le gré des pavés taillés, la terre cuite ou l’ardoise des couvertures, le bois des charpentes, la pierre, le plâtre ou le bois des constructions, le chêne des tonneaux, partout l’œil se posait sur un élément naturel, minéral ou végétal s’alliant parfaitement à l’environnement. Autour des chais, des bâtiments, parfois dans les bâtiments même la nature était omniprésente.

Une étude de chercheurs au CNRS dénombra, en 1980, cent trente-quatre espèces spontanées, naturalisées ou reliques persistant de cultures : vigne vierge, avoine, choux, cerisier, chardon, muguet, liseron, luzerne, potiron, prunier, ronce, oseille, sureau, fraisier, figuier, lierre, laitue, tomate, pommier, lilas, pissenlit, trèfle… tout cela en plein Paris, un jardin de la mémoire avant l’heure.
Bercy était un village impressionniste fait d’une multitude de petites touches, d’odeurs, de couleurs, de bruits, de lumières qui formait un tout incomparable, indéfinissable… semblable à ces courts poèmes japonais (les haïkus) où le temps et l’espace se mêlent intimement, restituant l’homme à sa juste place. Tout en nuances, en dégradés, en subtilités, les éléments épars s’alliant, se conjuguant pour former un tout cohérent, harmonieux. Là, comme ailleurs, le petit commerce, l’activité artisanale en particulier celle des négociants-éleveurs, périclitent. Les petits métiers d’un autre temps disparaissent, les entreprises peu rentables ferment ou sont absorbées par d’autres plus dynamiques.
Bercy n’échappe pas à la loi du marché, même si les prix de location pratiqués par la Ville restent modestes et permettent la survie d’entreprises qui auraient immanquablement disparu sans cet avantage qui exclut cependant toute possibilité de modernisation. Des zones entières sont livrées à l’abandon en particulier dans le Grand-Bercy, bâtiments ouverts, toitures dégarnies, cuves à tout jamais vides, deviennent un terrain de choix pour les récupérateurs de toute sorte peu ou pas inquiétés par des gardiens devenus fatalistes, impuissants. Récupérateurs de métaux, de tuiles plates, de poutres, de tonneaux, d’objets ou d’outils abandonnés, d’étiquettes ou de vieux papiers trouvent ici de quoi enrichir leurs collections ou satisfaire des considérations plus mercantiles. L’abandon, le mauvais état, le vandalisme qui reste rare justifient les démolitions, les présentent comme une fatalité. On le sait, à Bercy de nombreux bâtiments auraient pu être sauvegardés ne serait-ce qu’en assurant leur protection et un minimum de travaux d’entretien.

Les terrains, les bâtiments laissés à l’abandon deviennent le terrain de jeux favoris des chats qui, de tout temps ont investi ces lieux. On les trouve partout, vautrés sur les tonneaux, juchés sur la cime des toits, dans les chais et jusque dans les bureaux, trônant sans façon sur le fauteuil directorial pour les plus délurés. Ils ont des noms car à Bercy personne n’est anonyme : Tosca, Bébert, Gibus ou Bacchus, des protecteurs vigilants qui les nourrissent, les soignent, tentent de limiter leur prolifération ou de trouver un foyer d’accueil à « ce si joli chaton » qui se révélera petite teigne dans un appartement trop exigu pour lui.
Georges Leroux et sa femme Lilette furent les protecteurs inconditionnels et attentifs de matous indifférents au fait d’être bichonnés tous les matins par l’un des relieurs contemporains les plus talentueux. Entre deux créations, Bercy était devenu leur récréation. Ils militaient à leur façon, ajoutant à la défense des animaux qui reste toujours un combat, celle de Bercy.

Comme le rappelle A. Sabatier, les chats ont toujours eu ici un statut particulier :

« … Les chats et les rats de Bercy sont en guerre, Ces derniers pullulent ; les égouts de la Seine les amènent; ils trouvent dans les magasins leur pâture, ils y restent et y prennent des proportions surprenantes… Quand les hommes mangent dans les tonnelleries, les rats viennent entre leurs pieds chercher leur nourriture, les audacieux… Il a donc fallu opposer à cette armée de ravageurs, une armée de chats et des plus beaux, ma foi ! Pendant le jour, ces athlètes dorment nonchalamment posés sur les fûts, sur les toits, partout où vient un rayon de soleil. Ils sont très familiers, connaissent admirablement ceux qui les caressent, accourent au sifflet comme des épagneuls, font des tours comme des caniches. Bercy est à eux chaque dimanche et chaque soir et ils en sont les gardiens fidèles. »