Bercy au XIXe siècle – Alfred Sabatier

En se promenant aujourd’hui sur la terrasse dominant la voie sur berge ou sur les gradins extérieurs du Centre Accord-Arena, on a du mal à imaginer l’effervescence qui régnait aux XIXe et XXe siècles le long du quai et dans les rues occupées aujourd’hui par le paisible parc de Bercy.
Né au Petit-Château en 1825, journaliste, Alfred Sabatier, nous donne en 1868 une description très vivante des berges, point névralgique de Bercy :
« À peine a-t-on franchi l’ancienne barrière de La Râpée, qu’on aperçoit de tous côtés sur le quai qui manque de largeur, de longues files de tonneaux symétriquement rangées sur les berges, ou voiturés sur des haquets (sorte de charrette étroite et longue utilisée pour le transport des tonneaux) ou autres véhicules.Il faut avoir été témoin de l’animation qui règne en semaine sur ce quai, pour pouvoir s’en faire une idée. Ce ne sont que négociants, courtiers, commis, allant, venant, munis de leurs inséparables outils, tasses d’argent, pince et foret, occupés ceux-ci à faire charger le liquide, ceux-là à le faire goûter aux clients qui, en leur qualité d’acheteurs, affectent de toujours trouver le prix de la marchandise trop élevé …
… Dans la belle saison, vous voyez ces messieurs du commerce, assis dans un doux farniente sous des tentes dressées en vis-à-vis de leur entrepôt, deviser gaiement en lançant avec amour vers le ciel l’odorante fumée de leur « petit bordeaux » ou de leur « londrès » (petit cigare), mais la berge devient de plus en plus déserte jusqu’à l’époque des grandes chaleurs. La mi-octobre n’est pas venue, que déjà elle s’est couverte. Le trop-plein des magasins et des caves, quand la récolte a été abondante, s’y déverse. Les piles de fûts divers s’entassent, s’exhaussent, se pressent, au point qu’il est difficile d’aller du port au fleuve. En même temps les lourds bateaux arrivent sans cesse, élevant à peine au-dessus de l’eau leurs carcasses grossièrement chevillées, venus dans la Seine, les uns par la Loire et le canal de Briare, les autres par la Marne… La berge appartient maintenant aux débardeurs, aux dérouleurs comme on dit à Bercy ! Dès 6 heures du matin à la besogne, enfants perdus d’une réputation plus vieille que bonne, on aime à les regarder travailler, roulant les fûts, du bateau à la rive sur les madriers flexibles et longs, munis de grappins qu’ils jettent en ponts volants, des chemins, comme ils disent… ».
Description vivante de quelqu’un qui a bien connu et aimé Bercy, en particulier le port sans lequel Bercy n’aurait pu vivre.
La berge sur laquelle étaient entreposées les marchandises (en particulier les tonneaux) constituait une zone franche, c’est-à-dire exempte de droits. Le négociant devait payer aux agents d’octroi, installés dans des guérites le long du quai, un droit afin de disposer de ses biens. Cette zone franche permettait aussi à des vignerons de vendre directement leur production aux Parisiens.


« Les petits bourgeois viennent s’approvisionner auprès de ces vignerons, et ceux-ci les accueillent avec plus de franchise et d’abandon qu’ils n’accueilleraient les marchands, par lesquels ils craignent être surpris ! Rusés eux-mêmes, ils ont peur de la ruse. On les voit toute la journée, offrant leur vin aux passants, ou bien assis sur leurs « feuillettes », réfléchissant et fumant. Ils ont de grands chapeaux sur leurs cheveux qu’ils portent longs, comme tous les paysans, principalement lorsqu’ils arrivent à l’âge mûr : leurs traits sont maigres, anguleux, tannés par le soleil, le vent et les pluies, ils sont souvent étrangers à cette ville qui bourdonne tout près, à ces hommes autrement vêtus qu’eux, dont les allures sont autres que les leurs ; on devine qu’ils s’ennuient et qu’ils ont hâte de vendre leurs vins et de s’en retourner au pays avec les quelques pièces d’or, prix de leur fatigue et de leurs soins. »
Du contrôle de l’octroi est née l’une des images les plus pittoresques du port ; celle des « pipes-bureaux« , sortes de guérites improvisées dans une demi-pipe (futaille de forme allongée, ovoïde) protégées des intempéries par une toile tendue sur des cercles de tonneaux. Les « voiturières » (femmes de voituriers) ou une employée y recevaient les ordres de transport et les quittances d’octroi qu’elles acquittaient pour les remettre aux voituriers. Il suffisait alors aux charretiers de charger et de livrer la marchandise.
« Les charretiers !… personnages hauts en couleur, ils constituent la confrérie la plus tapageuse de notre grenier à vin, qu’ils faisaient retentir de leurs vociférations, imprécations, injures, dont la liste appartient à cette honorable corporation. Tous ces coups de gueule incessants formaient un harmonieux duo avec les grincements et le tintamarre de leurs charrettes et des haquets brinquebalant sur le pavé. Tous rouspéteurs, et le fouet souvent levé sur bêtes et gens… » ils étaient, selon Alfred Sabatier, « la terreur des lieux ! » .

Tonneliers, courtiers, commis, charretiers, maîtres de chais, négociants ou débardeurs, tout un monde de labeur où la hiérarchie est marquée, lisible dans la tenue de chacun. Le travail est rude, manque parfois, on travaille sans sécurité, sans hygiène, sans garantie du lendemain, dans le froid, l’humidité, avec souvent le vin à discrétion pour éviter les vols… Pourtant la bonne humeur semble régner dans ce monde d’hommes où chacun semble trouver sa place…
La vie s’écoule comme le fleuve voisin avec ses hauts et ses bas, ses joies et ses peines, ses chances et ses injustices, pas d’apitoiement, de sensiblerie, la vie telle qu’elle est dans toute sa rudesse et sa beauté aussi.


De la berge où ils étaient déchargés, les vins, moyennant droits étaient emportés dans les chais pour y être assemblés, traités, conditionnés ou pour y vieillir.
Suivons notre guide Alfred Sabatier dans les chais du vieux Bercy :
« Représentez-vous un mouvement perpétuel de voitures, deux lignes de petits bureaux, d’innombrables fûts pleins ou vides de toutes contenances, dispersés çà et là, et gerbés en bouquets. Les travailleurs sont à l’heure, avec la grande blouse, la cotte et le grand tablier bleu de forte toile ou de cuir. Ils remplissent ou préparent les pièces que les voituriers vont charger… rincent les futailles en faisant rouler dans le ventre des douves une chaîne en fer, introduisent la mèche de soufre devant leur ôter le mauvais goût, et collent les vins pour les clarifier. Et puis, c’est le maillet du tonnelier qui retentit sur les futailles…
Comme sur le port, les marchands et les courtiers sont occupés à faire goûter les vins aux clients. Le courtier, c’est là sa science principale, a rempli plusieurs fois sa tasse d’argent à divers fûts, il a mêlé le tout dans un pichet.
Est-ce là le goût, la couleur qu’il vous faut, ô cher client ? … entrons maintenant dans le magasin. Une senteur, j’ose même dire un parfum fait tout à la fois de vieux vins, de vieux bois de tonneaux et de vieille terre, vous saisit soudainement. D’étroites ouvertures laissent passer un jour parcimonieux sur les rotondités des futailles. L’humidité suinte de partout sur les pierres et les énormes poutres qui courent d’un bout à l’autre du plafond. Là une araignée a tendu sa toile, ailleurs une larve s’est accrochée. Il y a ici, par exemple, la pièce de Bordeaux de 225 litres, celle du Cher de 250, reconnaissable aux joncs de la Loire colmatant les interstices, et à ses douves mal dégrossies, et puis la feuillette de Chablis de 136 litres, enfin bien d’autres…
Pénétrons maintenant dans le « Saint des Saints », sorte de crypte cachée dans les soubassements des vieux chais, où mûrit dans le noir absolu la « fine fleur » de chaque cru de nos vins de France.
Le « gaz suif » les éclaire d’une pâle lumière, rendant encore plus sépulcrale l’ambiance qui nous entoure. On les aperçoit, ces pièces, recouvertes d’un linceul de mousse et de poussière, que le temps aurait étendu sur elles pour les protéger des regards profanes. Si le foret les saigne, il en jaillit une liqueur de pourpre et d’or, mais on ne s’occupe d’elles que très rarement, seulement quand un riche gourmet ou un restaurateur de renom a simplement dit : je veux celui-là ! ».

La fin du 19è siècle nous propose bon nombre d’articles de presse, des gravures et quelques livres, écrits, pour la plupart, par des négociants tel Alfred Sabatier le « chantre de Bercy ».
Hormis la période 1900-1914 qui nous laisse une collection importante de cartes postales, en particulier lors de la crue de 1910, représentant les rues, inondées ou non, du nouvel entrepôt et ses acteurs sous la forme d’incomparables cartes photos, le Bercy du 20è siècle, désormais clos, sans ses guinguettes, se fait plus discret, moins expressif, se referme peu à peu sur lui-même.
Devenu plus fonctionnel grâce aux grands travaux d’après annexion, développant de nouvelles méthodes d’exploitation (cuveries en béton brut ou en ciment verré) ayant perdu, ou presque, son caractère joyeux, convivial, champêtre, ouvert à tous, il devient un lieu de labeur, de production et de distribution intensives devant assurer avec la Halle-aux-Vins Saint-Bernard et, dans une moindre mesure, les Magasins-Généraux de Charenton, l’approvisionnement en vin et autres boissons, du pays et de l’étranger.
Peu d’articles, de reportages photos durant cette longue éclipse d’où ressort le « Bercy, histoire des communes annexées » (1910) de Lucien Lambeau. Le « Bercy, Cellier du Monde » de Victor Drouin, négociant à Bercy et d’Octave Charpentier renoue avec un joyeux Bercy et démontre que l’on savait encore s’amuser dans l’entre-soi des entrepôts de Bercy.
Il faudra attendre les années 1970 et plus encore 80 pour voir Bercy susciter, à nouveau, l’intérêt. Des photographes, des peintres, des dessinateurs, de nombreux articles de presse, des albums photos feront redécouvrir, hélas trop tard, ce lieu unique, qui tel un bon vin, aura su vieillir à l’abri des transformations de la « Grande Ville ».
Grand Bercy fin du XIXe

















Petit Bercy fin du XIXe







