Le joyeux Bercy

La berge était non seulement le lieu où l’on déchargeait et manipulait les pièces de Bourgogne ou celles du Cher, mais aussi le rendez-vous des négociants, clients, ouvriers, canotiers ou artistes qui aimaient se retrouver dans les nombreux cafés, restaurants, auberges ou simples guinguettes qui s’échelonnaient du pont de Bercy à la rue Nicolaï (ancienne rue de la Grange-aux-Merciers). La population locale aurait suffi à assurer à ces établissements une clientèle nombreuse… mais leur succès n’aurait pas été aussi important, sans la position particulière de Bercy, qui situé hors barrière, permettait de consommer le vin moins cher. Ainsi tout le « Paris de la soif » se précipitait en ces lieux frontaliers autant qu’hospitaliers, pour sacrifier à son penchant à la « dive bouteille ».
Fondé en 1784, Le Rocher de Cancale était l’un des établissements les plus célébrés … « c’est la véritable bourse de Bercy », nous dit le négociant chroniqueur Alfred Sabatier, « surtout la semaine. Ici, vous pouvez savoir si le temps ou l’oïdium va avoir une importance quelconque sur le Margaux ou le Minervois… ».

Le restaurant Les Marronniers était très apprécié pour ses matelotes. Le Café Lyonnais, Le Commerce, Le Cercle ou Le Sapeur, fondé par un grognard de l’Empire, étaient fréquentés par les négociants de Bercy. Un autre établissement, l’un des plus vastes, Les Terrasses, deviendra le rendez-vous attitré des canotiers parisiens. Cette clientèle recherchée, « bien qu’un peu bruyante parfois après boire, mange bien, boit mieux encore et surtout paye rubis sur l’ongle ». Deux fois par semaine, toutes classes confondues, de jeunes parisiens remontaient le cours de la Seine et s’en allaient ramer vers les bords de la Marne. Ils étaient habillés en marins d’opérette ou coiffés d’un chapeau de paille très caractéristique. C’était, paraît-il, un spectacle très gracieux que de voir évoluer ces longs esquifs qui fendaient le flot avec élégance.

La Taverne des canotiers – collection L.Mouraux

Arrivait le moment où la joyeuse compagnie cherchait une terre d’accueil pour se reposer. Alors, on allait faire halte devant le Bercy accueillant des guinguettes ; et Les Terrasses était un des lieux préférés des canotiers qu’ils remplissaient bientôt de leurs chants et de leur joyeux tapage.Si Bercy avait la réputation d’être pour de nombreux parisiens l’un des endroits les plus joyeux des environs de la Capitale, il n’en demeurait pas moins, en particulier sur le port, un lieu de transaction entre professionnels et clients. Aucun marché digne de ce nom ne se traitait en dehors de la table… De deux choses l’une, ou bien « l’affaire » se révélait modeste, on goûtait alors la cuvée de quelques vins nouveaux au-dessus des futailles et l’on invitait le client à sa table sans façon… ou bien il s’agissait d’une plus grosse affaire qui méritait une discussion dans la chaude ambiance du Rocher de Cancale ou des Marronniers.
Et dans ces « lieux saints », l’affaire se concluait bien souvent avant le pousse-café…Les occasions de faire la fête étaient nombreuses, répétées… Le vin, la proximité du fleuve, le caractère champêtre des lieux attiraient chaque dimanche une nuée de parisiens qui trouvaient à Bercy le cadre idéal pour faire la fête. Ils investissaient le port et la berge pour s’amuser et le faire savoir… Le port de Bercy et ses guinguettes réputées pour leurs fritures et leurs matelotes, étaient le rendez-vous permanent du gai boire et du gai manger. Les jours d’affluence, le plaisir populaire jaillissait de partout à la fois. Qu’on s’imagine le bruissement continu de bouchons qui sautent, de verres et de bouteilles entrechoqués, de cris, de rires, de chansons. Chaque guinguette possédait à l’arrière sa tonnelle, à l’atmosphère plus intime et agréable que sur le quai, propice à l’idylle, à l’aventure galante…

D’autres fêtes faisaient la réputation de Bercy, en particulier les joutes sur l’eau, dont l’origine remonte à 1757, lorsqu’elles se déroulaient au port de la Râpée. Fêtes nautiques chamarrées, vibrantes de couleurs où la foule se pressait autour des embarcations sur lesquelles étaient montés des orchestres qui jouaient jusqu’au soir à la lueur des lampions, telles des gondoles de Venise.

Il y avait aussi les courses de rouleurs de tonneaux à une ou deux mains qui se déroulaient autour de l’entrepôt ou dans les rues de la commune. D’après Victor Drouin, négociant à Bercy vers 1920, les tonneliers ou les rouleurs de Bercy en étaient bien souvent les vainqueurs car des défis amicaux étaient lancés parmi les membres de la corporation de Paris et de la banlieue.

L’arrivée de la nouvelle récolte – le Beaujolais nouveau avant l’heure – l’inauguration d’une nouvelle cuve ou la fête patronale étaient autant d’occasion de s’amuser et d’honorer Bacchus.
D’autres événements plus importants se déroulèrent à Bercy, comme le départ pour l’Algérie de 834 colons qui, le 22 octobre 1848, embarquèrent sur le Neptune. Un témoin rapporte :
« … les maisons jusqu’aux arbres, étaient pavoisées aux trois couleurs. Sur le Neptune, le 18e de ligne jouait sans interruption des airs et des marches patriotiques. »
Tous les hommes politiques issus de la IIe République naissante étaient là. Parmi eux, Victor Considérant, Edgar Quinet, le prince Bonaparte, futur président de la République et Empereur, Dupin, Fayolle et bien d’autres encore.
Les colons français se doutaient-ils que ce « grenier à vins » déjà en pleine expansion, accueillerait quelques années plus tard les meilleurs crus d’Afrique du Nord ?
À l’intérieur des entrepôts, de nombreuses enseignes témoignèrent pendant longtemps de l’importance du négoce qui s’était établi avec l’Algérie.

Cartes-photos du joyeux Bercy: la course des rouleurs de tonneaux