Le rouquin

Les clichés, les descriptions poétiques, pourraient nous faire oublier que Bercy était avant tout un lieu de travail dont il est aujourd’hui difficile d’évaluer l’importance économique.
Tout au long des XIXe et XXe siècles, Bercy joua un rôle prépondérant dans l’approvisionnement en vins de la Capitale. Une loi de 1905 renforça cette importance en obligeant les négociants en vins en gros, dispersés dans Paris, de se regrouper dans les entrepôts publiques de la Ville afin d’être directement contrôlés par les contributions indirectes.
La Halle aux Vins Saint-Bernard et les entrepôts de Bercy, qui sans cette loi seraient probablement tombés en désuétude, connaissent une nouvelle expansion. Des bâtiments sont édifiés, de nouvelles cuves en béton verré annoncent une ère de production massive mais de médiocre qualité. Le vin débité à la tireuse puis vendu en litres consignés proviendra, en grande partie, de Bercy, pour l’essentiel de la consommation parisienne. Du coup, l’expression « vin de Bercy » désignera bientôt dans le langage populaire un vin médiocre et à bas prix. L’industrie agroalimentaire (avant la lettre) faisait son entrée dans l’Entrepôt, dans une difficile cohabitation avec  les établissements de petite ou moyenne importance, fidèles à la tradition et au savoir-faire qui redoraient son image quelque peu ternie.
Les synonymes ne manquent pas pour désigner un breuvage qui ne semble pas rebuter la soif d’un consommateur peu exigeant pour qui la quantité l’emporte bien souvent sur la qualité : le jaja, le rouquin, le picrate, le pinard coulent à flot. En 1910, on compte 510 000 cafés en France soit 1 pour 80 habitants.

Réconfort, de l’ouvrier, du paysan, à une époque où le travail est rude, les conditions de vie, difficiles, bientôt, du soldat dans la tranchée le vin est décrit comme une boisson salvatrice presque bienfaitrice. D’ailleurs, depuis Louis Pasteur – Le vin est la plus saine et la plus hygiénique des boissons – on lui attribue des vertus thérapeutiques, c’est un fortifiant qu’on donne aux enfants avec un peu de sucre, « ça fait apéritif » …

Citation : « Pendant longtemps le litre étoilé a fait partie des attributs du français moyen au même titre que le béret, la baguette de pain et le camembert. On ne déguste pas, on boit, on picole, on tête, on suce, on écluse, on biberonne, et si quelqu’un déguste, c’est la famille, car l’alcoolisme est le revers d’une peu glorieuse médaille, de cette gaieté superficielle qui règne dans les bistros établis à chaque coin de rue….. »

Outre le vin, on consomme toutes sortes de boissons alcoolisées : la célèbre absinthe, le « poison vert » , du vermouth, des vins doux, des apéritifs anisés, de la bière, des digestifs et le petit verre de goutte ou de rhum accompagne obligatoirement le café, le populaire « coup de gnôle » qui rappelle à chacun ses origines rurales.

 «… Dans l’univers enfumé d’un estaminet ou d’un boui-boui, caboulot( les qualificatifs argotiques ne manquent pas), l’ouvrier laisse sa paye, parfois sa santé sur un zinc crasseux ‘ piloté’ par un tenancier sans état d’ âme  âme et qui ne ‘verse’ guère dans le social ».

Même s’ils ajoutaient au pittoresque des quartiers, on ne peut regretter la disparition de ces dizaines de milliers d’assommoirs [citation] qui fermèrent entre le début du XXe siècle et les années 90. 

 Bercy dans cette production massive ne joua pas son meilleur rôle, sa répitation en prend encore un coup : «On  y fabriquerait, affirment certains, du vin qui n’aurait jamais croisé un grain de raisin, encore moins une grappe ».

 La situation des entrepôts (derrière les grilles) a probablement alimenté la suspicion, les rumeurs peu flatteuses envers un lieu pourtant, plus que tout autre, étroitement contrôlé par les pouvoirs publics. La crise du phylloxéra et les préparations maison, illustrées 50 ans plus tôt par Daumier, où, paraît-il, les Chinois excellaient, avaient peut-être laissé quelques traces dans les esprits.