La ville en prison

Jusqu’à leur disparition, les entrepôts de Bercy occupaient une superficie de 42 hectares correspondant pratiquement à l’emplacement des anciennes résidences du XVIIIe siècle.
Enclavés dans un périmètre délimité au nord par les voies de chemin de fer du PLM, à l’est par les fortifications de Thiers, au sud par la Seine et à l’ouest, à partir de 1906, par le viaduc du métro de la ligne n° 6, les entrepôts de Bercy échappèrent aux grandes mutations de la Capitale.
Leur statut particulier (les terrains appartenaient à la Ville de Paris qui délivrait des concessions aux négociants), leur relative indépendance économique, la plupart des nombreux commerçants et sous-traitants installés en périphérie étaient fournisseurs des entreprises (restaurateurs, imprimeurs, œnologues, fournisseurs d’articles de caves, transporteurs…), leur administration propre, les entrepôts possédaient un règlement intérieur appliqué par un conservateur secondé par une brigade de surveillants, et leur régie conféraient à ces lieux un caractère autarcique.
Ce sentiment d’indépendance, d’autonomie, accentué par l’unité des lieux entourés de grilles, était renforcé par la présence de services publics à proximité immédiate de l’entrepôt. La poste et l’école se trouvaient face à une entrée du Grand-Bercy, la caserne des pompiers, à équidistance des deux accès principaux du Petit et du Grand-Bercy. Certaines banques s’installèrent dans l’enceinte même des entrepôts. Un centre médico-social avec médecins, infirmières et assistantes sociales assurait en permanence le suivi sanitaire de ce secteur. Aux soins nécessaires des corps s’ajoutaient ceux de l’âme assurés par l’église de la Nativité située place Lachambeaudie.

Tirage en bouteilles –  Bouchage et étiquetage, sur « Girondine »

Lors de la mise en place de l’entrepôt réel en 1880, matérialisée par la pose de hautes grilles, certains tracés d’allées des résidences du XVIIIe siècle furent conservés, des voies et des bâtiments de l’ancienne commune de Bercy se trouvèrent alors englobés dans la nouvelle enceinte. Les négociants, quant à eux, ouvrirent de nouvelles voies qu’ils baptisèrent de leur patronymes, du nom de régions viticoles ou de crus réputés et édifièrent des constructions adaptées à leurs activités, quelquefois inspirées par l’architecture de leur région d’origine. Ces apports successifs, ces ajouts multiples, la cohabitation d’époques et de styles différents donnèrent à l’ensemble un charme particulier, bien loin de l’architecture austère et uniforme de la Halle aux vins Saint-Bernard ou d’autres entrepôts municipaux. Certains textes décrivent la particularité de ce lieu conciliant à la fois une activité intense, voire pénible, car on travaille dans des conditions difficiles dans les chais et sur les chaînes d’embouteillage, exposé au bruit, à l’humidité ou au froid, à la quiétude, l’intemporalité d’un espace où chacun peut se retrouver ou s’improviser un espace ou un temps de liberté.
En 1933, alors que l’entrepôt est en pleine activité, qu’une noria de camions sillonne ses rues, qu’une multitude de péniches accoste quai de Bercy, envahi à perte de vue de tonneaux et qu’apparaissent les premières chaînes d’embouteillage, Roger Allard, dans un article intitulé Légendes de Bercy, fait une description inattendue des lieux :

« Cette solitude, cette désuétude mystérieuse de la ville du vin, a beaucoup de charme. Cet étrange silence s’étend au ras du sol, en nappe transparente, çà et là tachée de soleil printanier ; silence composé de bruits assourdis, souterrains, lointains, où l’oreille s’étonne presque de reconnaître le heurt d’un outil contre un fût vide, le démarrage maugréant d’un camion dérangé dans sa sieste et le gazouillis de ces filets d’eau noire et sale, sang vicié que rejettent les caves obscures et qui court dans les ruisseaux le long de ces grandes fermes moroses. Plus haut, c’est la zone des feuillages et des oiseaux. Au-dessus de Bercy, mille chants d’oiseaux tissent entre les arbres un invisible dais de musique et de joie. Quel Vlaminck ou quel Utrillo racontera le poème de ces murs et de ces toits de Bercy, avec leurs lèpres diaprées, leurs gris verdâtres, leurs roses languissants, leurs bleus étoilés et violâtres et toutes les nuances de cette touchante moisissure? C’est ici le paradis du promeneur sentimental. Un parc où les maisons les plus banales empruntent à l’atmosphère du lieu le charme émouvant des ruines ou des choses inachevées. Et partout cette quasi-solitude et ce silence paradoxal. »

On le voit, la « ville en prison » était plus qu’accueillante.

Et, lorsque Victor Drouin reprend cette expression dans les années 30, ses contemporains, ses lecteurs, tous ces gens qui entrent et sortent de l’Entrepôt pour leurs affaires, leur métier, savent à quoi s’en tenir. Leurs aller et venues -hors des horaires de fermeture des grilles- ne sont l’objet d’aucun contrôle. Aucune carte n’est exigée des acheteurs, professionnels ou particuliers qui viennent chez leur marchand d’vin préféré choisir le vin qu’ils feront livrer à domicile par fût de 110 ou 220 l.  (Pièce ou demi-pièce) pour le vin de table ; 55 l. (quartaut) pour le Mâcon, le Chablis…  Qu’ils mettront eux-mêmes en bouteilles.

L’expression ville en prison a plu.  Elle est restée vivace bien que l’entrepôt derrière ses grilles, devenu quartier du XIIème art . Ait perdu tout ou presque ce qui constitue une ville, un village : Pas de boulanger ni d’épicier, pas de couturière ni de marchande de chapeaux, pas de maçon, pas de couvreur, pas de marchand de charbon, pas de sergent de ville ou d’agent de police (l’accès des lieux leur est interdit), pas de vieillard menaçant de sa canne les gosses braillards sortant de la classe en courant, pas de vendeurs de journaux….          
Rien, si ce n’est les chats. Et pourtant, 50 ans plus tard, le charme de Bercy, bien que partiellement mutilé, suscitait plus que jamais l’admiration et l’étonnement !