Les résidences

Aux XVII et au XVIIIe siècles, il était de mode, pour la noblesse et la haute bourgeoisie, de posséder en bordure de Seine, à proximité du Marais, « sa campagne à Paris ». Treize propriétés se succédaient entre la barrière des Fermiers Généraux (actuel boulevard de Bercy) et le parc du château de Bercy. Édifiées, pour la plupart, en bordure de la rue de Bercy, afin d’éviter les fréquents débordements du fleuve, ces demeures étaient mises en valeur par des jardins qui descendaient en pente douce jusqu’à la Seine. Des terrasses et des pavillons de vue dominaient le chemin de halage, « le chemin le long de la rivière » qui conduisait aux carrières de Conflans.
Un plan terrier domanial daté de 1724-1726, conservé aux Archives Nationales, nous permet de restituer l’emplacement de ces résidences, leur importance et d’en connaître les propriétaires.

D’ouest en est se trouvait tout d’abord « La Râpée », moins une résidence qu’une maison de rapport, entourée d’un vaste jardin qui, dès la moitié du XVIIIe siècle, abrita les premières guinguettes.
Deux terrains jouxtaient à l’Est, celui de « La Râpée ». À l’origine, propriété unique des Dames de l’Assomption, ce terrain acquis par le duc de Gesvres, avait été partagé, lors de sa revente, entre M. de La Croix et le contrôleur général M. Orry. La maison d’habitation de M. de La Croix se trouvait en bordure de la rue de Bercy. On accédait à la maison de plaisance construite par M. Orry par une longue avenue. Cette habitation prit le nom de Petit-Bercy ou Petit-Château, comme la voie qui subsistera dans le futur entrepôt du Grand-Bercy jusqu’en 1993. Ces deux domaines joueront un rôle primordial dans la formation des entrepôts de Bercy.
Une seconde propriété appartenant à M. de La Croix, jouxtait ces parcelles, puis venait celle de M. de La Vieuville qui possédait un pavillon de vue au bord de la rivière. Plus à l’Est, se trouvait la propriété de Mme Le Vayer, suivie par celle de M. Pajot d’Ons-en-Bray. Ce contrôleur général des Postes, membre de l’Académie des sciences, collectionneur avisé, avait aménagé un véritable musée d’objets scientifiques et de curiosités botaniques et zoologiques.

M. de Rohan-Chabot, duc de Rohan et pair de France, possédait la propriété contiguë à celle de M. Pajot d’Ons-en-Bray. Entre le terrain du duc de Rohan et la rue de la Grange-aux-Merciers, venait ensuite la propriété de M. Le Chanteur qui ne descendait pas jusqu’à la Seine, limitée à mi-longueur par trois autres propriétés de moindre importance, dont les entrées se situaient sur « le chemin le long de la rivière » : celles de M. Hallé, de M. de Béthune et des dépendances appartenant au Pâté-Pâris.
Le territoire résidentiel n’aurait jamais été plus loin que la rue de la Grange-aux-Merciers si Charles-Henri de Malon II n’avait accepté de vendre, en 1711, une partie de l’extrémité ouest de son parc aux financiers Antoine et Claude Pâris. Les deux frères firent édifier un imposant bâtiment qui, malgré l’élégance de sa construction, fut surnommé Pâté-Pâris.
Un cabinet de curiosités à Bercy au XVIIIe siècle préfigure le Musée des Arts Forains.

Louis-Léon Pajot comte d’Ons-en-Bray, né à Paris le 25 mars 1678, mort à Bercy le 22 février 1754 est, des propriétaires des résidences des bords de Seine, celui qui laisse, par ses écrits, le plus de souvenirs. Directeur général des Postes et Relais, membre honoraire de l’Académie des Sciences en 1716, il établit un laboratoire et un cabinet de curiosités dans une résidence édifiée par Charles d’Albert d’Aily, duc de Chaulnes.
Aucune gravure ne représente la façade donnant rue de Bercy, mais le plan terrier de 1724-1726, nous indique qu’elle était l’une des plus importantes par sa taille. Ses jardins qui descendaient en pente douce jusqu’à la Seine auraient été dessinés, comme le parc du château de Bercy, son grand voisin, par André Le Nôtre, mais on ne prête qu’aux riches.
S’intéressant à tout, M. Pajot d’Ons-en-Bray était, d’après la chronique, à la fois horloger, philosophe, chercheur, physicien, chimiste, mathématicien, météorologue, astronome, naturaliste, botaniste, pédagogue et collectionneur passionné de mécanique.
Il avait constitué un cabinet de curiosités remarquable qui lui valut, le 25 mars 1717, la visite de Pierre le Grand, tsar de Russie, féru de sciences et techniques.
Le Mercure de France rapporte à ce sujet :
« Le 22, le Tsar alla se promener au petit Bercy chez M. Pajot d’Osambré (sic) pour y voir le beau cabinet de curiosités en toutes espèces qu’il y a rassemblées. Ce prince y resta environ trois heures à tout examiner, ne pouvant presque pas en sortir ; il promit à M. Pajot de le revenir voir. C’est ainsi que ce grand prince employa si utilement son temps à observer tout ce qui peut flatter sa curiosité, tant au dedans qu’au dehors de Paris, dans les endroits publics comme chez les particuliers. »
Au cours du XVIIIe siècle d’autres notabilités et souverains d’Europe rendirent visite, rue de Bercy, à M. Pajot d’Ons-en-Bray qui légua, à sa mort, en 1754, l’ensemble de ses collections à l’Académie des Sciences.
Sa résidence recouvrait la rue de l’Yonne des entrepôts de Bercy (actuelle rue des Pirogues de Bercy), une petite partie de l’école de Boulangerie et de Pâtisserie de Paris et les réserves du musée des Arts Forains, magnifique cabinet de curiosités, s’il en est. Les lieux sont-ils prédestinés?
A cheval (de bois?) sur quatre rues des anciens entrepôts (les rues de l’Yonne (actuelle rue des Pirogues de Bercy), de Thorins, des Mâconnais et Nicolaï (actuelle rue des Terroirs de France), les pavillons Lheureux se trouvent à l’emplacement de la partie Nord des résidences de M. Pajot d’Ons-en-Bray, du duc de Rohan, de M. Le Chanteur et d’une petite dépendance du Pâté-Pâris.
http://histoire-des-arts.spip.ac-rouen.fr/IMG/pdf/Cabinets_de_curiosites.pdf
Le Petit-Château de Bercy

Dans la partie Ouest du Jardin romantique, le promeneur rencontre un énigmatique pan de mur, vestige ou construction abandonnée? On peut regretter que ce qui est présenté aujourd’hui au public soit davantage une reconstitution, plutôt qu’une restauration de la façade du Petit-Château. Il en va de même, malheureusement, pour les deux tiers voire les trois-quarts de la cour Saint-Emilion.

Cette reconstitution évoque la dernière trace qui subsistait du Bercy des résidences. Ce fragment de façade et son retour appartenaient à l’aile droite du Petit-Château construit au XVIIIe siècle par le contrôleur général Orry. Lucien Lambeau le décrit ainsi : « C’est une maison carrée de forme régulière, comptant un rez-de-chaussée et deux étages, avec un toit incliné. Elle possède sept fenêtres par étage percées dans une ordonnance de pilastres. Le rez-de-chaussée a six fenêtres et une porte centrale décorée d’un fronton triangulaire soutenu par deux colonnes à chapiteaux doriques. »

D’après le même auteur, il ne restait, en 1910, aucun vestige du Petit-Château. Cette aile, dont la fenêtre centrale a été transformée en porte, servit, lors de la construction des chais de la cour Louis Proust de mur porteur à deux bâtiments. Invisible de la cour, elle fut redécouverte et mise en valeur en 1985 par François Fanton, négociant à Bercy.
L’ancienne allée des Pommiers qui conduisait de la rue de Bercy à la résidence du Petit-Château, subsiste sous forme d’allée dans le Jardin de la mémoire. En 1860, Alfred Sabatier, négociant et journaliste, né au Petit-Château, nous en fait cette description : « On arrive de la grande rue de Bercy à la grille du Petit-Château par une longue avenue bordée d’arbres de chaque côté, autrefois désignée sous le nom d’allée des Pommiers. Cette grille ouvre sur une vaste cour, à la droite de laquelle vous remarquez le pavillon du concierge (détruit en 1994), pavillon dont le style est celui du temps d’Henri IV. Dans cette cour, montent majestueusement vers le ciel de grands marronniers, dont les opulents et frais ombrages ont vu passer bien des générations... »
Cette résidence joua, rappelons-le, un grand rôle, lors de la constitution des futurs entrepôts de Bercy lorsque M. de Chabons acquit ce domaine en 1807. Il adressa au Gouvernement Impérial un mémoire accompagné d’un plan, afin de persuader les pouvoirs publics d’installer, à partir de ce qui existait, les futures halles aux vins, dont on projetait la construction sur les terrains de l’abbaye Saint-Victor. Le pouvoir d’alors refusa cette suggestion, préférant un entrepôt dans Paris.
Le Pâté-Pâris (de Montmartel)

Charles-Henri de Malon, seigneur de Bercy, vend en 1711 une partie de l’extrémité Ouest de son parc aux financiers Antoine et Claude Pâris. Les deux frères firent édifier un imposant bâtiment qui, malgré l’élégance de sa construction, fut nommé Pâté-Pâris.
Dans sa Description de la Ville de Paris, parue en 1752, Germain Brice dépeint ainsi le Pâté-Pâris : « Cet édifice qui n’a que dix toises (environ 20m) de face, ne présente à la vue qu’un seul étage, quoiqu’il en ait cinq. La distribution en est très singulière ; le comble est une plate-forme qui fournit une très belle vue ; il ne paroit aucune cheminée sur tout le bâtiment. »
Jeanne Antoinette Poisson, Marquise de Pompadour, était la filleule de Jean Pâris de Montmartel. Son père a travaillé comme commis pour les quatre frères Pâris. Cette relation privilégiée va permettre à Jean Pâris d’exercer progressivement la mainmise sur les domaines clefs de la politique du Royaume. Les Ministères des Finances, de la Guerre et des Affaires Étrangères sont contrôlés indirectement par Jean Pâris de Monmartel. Le duc de Saint-Simon ne s’y trompe pas et écrit dans ses Mémoires : «… ils (les Pâris) sont redevenus les maîtres des finances et que l’on voit la Cour à leurs pieds… »
Cette résidence fut vendue le 8 mars 1779 à Abel-François Poisson de Vandières, marquis de Marigny, frère de Madame de Pompadour. La partie nord de la propriété fut cédée en 1814 par le propriétaire de l’époque au gouvernement pour y édifier une caserne de cavalerie qui subsista jusqu’en 1888. La partie sud du domaine sera, quant à elle, peu à peu convertie en magasins à vins. Occupé en 1860 par un commissionnaire en vins, le Pâté-Pâris n’échappa pas aux démolitions nécessaires à l’implantation des entrepôts de Bercy. Il ne reste aujourd’hui plus rien du Pâté-Pâris, qui se situait approximativement à l’angle de l’avenue des Terroirs-de-France et du quai de Bercy à l’emplacement actuel de l’immeuble Lumière.