Fin d’un monde

Charles-Jean-François, dernier des de Malon, meurt en 1808, à l’âge de 29 ans, sans descendance. Il lègue par testament la terre de Bercy et une grosse partie de sa fortune au second fils de sa sœur, Aymard-Charles-Théodore-Gabriel de Nicolaï. Le domaine est géré pendant sa minorité par son père, Aymard-François-Marie-Chrétien de Nicolaï. Chambellan et comte d’Empire, conseiller municipal de Bercy et maire de cette commune de 1821 à 1830, il administre la propriété et entame en 1811, par la mise en vente totale des bois et des futaies du parc, la liquidation du domaine des de Malon. Après sa mort, en 1839, l’abandon du château est complet et définitif, comme en témoigne Charles Nodier :
« … Le château était abandonné et les botanistes y feraient une ample moisson, si les gardiens les laissaient entrer; mais ils n’en permettaient l’accès qu’aux industriels riverains qui y avaient acheté le droit de dépôt. À ce moment, la terrasse qui bordait la Seine offrait encore un point de vue remarquable. Le village de Bercy, vrai faubourg de Paris, était une longue suite de bâtiments bordant la rivière et servant d’entrepôts de vins. »
Deux événements accélèrent la dislocation du parc domanial : l’édification, en 1842, des fortifications de Thiers qui enlève dix hectares à la partie occidentale du parc, puis, en 1847, l’établissement de la ligne de chemin de fer de Paris à Lyon dont la tranchée passe à quelques mètres du perron du château. L’immense domaine des de Malon sera à son tour mis en vente. En 1861, 92 hectares de la plaine de Bercy sont vendus à la Ville de Paris pour l’agrandissement du bois de Vincennes. L’architecte Alphand (1817-1891) y fit creuser le lac Daumesnil et aménager ses abords. Cette même année, une société immobilière achète 69 hectares de l’ancien parc pour y établir des entrepôts (les futurs Magasins Généraux de Charenton) ; cette société imposera comme condition d’achat la livraison des terrains nus.
La démolition du château commence en octobre 1861, après une vente aux enchères restée célèbre qui dispersera le mobilier et les éléments décoratifs dont les célèbres boiseries. Des dessins et des aquarelles réalisés en 1860 par l’architecte J-A Froelicher (1790-1866) en conservent le souvenir.

L’avis des chroniqueurs de l’époque qui assistèrent à cette vente à laquelle participèrent Napoléon III et l’Impératrice est édifiant ; dans le Journal des débats du 11 juillet 1860, le romancier Jules Janin écrit :
« Qui que vous soyez, entrez à cette heure et contemplez pour la première… et pour la dernière fois ces longues années entassées dans ces trente salons qui forment un labyrinthe où le ciseau du sculpteur, la navette du tisserand, la palette du peintre et le goût exquis d’un grand architecte avaient accompli, par une dépense, un art, un génie inépuisable, quantité de merveilles dont vous ne trouverez que les vestiges, les traces, les lambeaux, les débris, la poussière errante au milieu de ces débris anéantis, de ces ornements brisés, de ces meubles dégradés… »
«…Des meubles signés des plus grands ébénistes, des peintures, des marbres, des dessus de portes peints, des tapisseries, des faïences, des médaillons encastrés dans les boiseries furent dispersés lors des enchères qui se terminèrent par la vente de la bibliothèque riche de 6000 livres… » Et Jules Janin de conclure : « … encore trente jours et vous pourrez écrire sur l’emplacement de ces murailles : la ruine même a péri ! »

Seuls furent épargnés des démolitions deux petits pavillons dont les façades en demi-lune richement sculptées se font face. Œuvres de La Guépière, ces dépendances de l’ancien château (basses-cours et écuries) sont encore visibles rue du Petit-Château à Charenton-le-Pont.
Historien reconnu, Lucien Lambeau déplore cette destruction qui constitue, à ses yeux, une perte irréparable :
« Aussi bien est-on stupéfait de songer qu’au moment de la dispersion, en 1860, il ne se soit rencontré aucun pouvoir d’État, de département ou de commune, pour essayer de conserver à notre admiration, avec une affectation utilitaire et en lui laissant quelque coin de jardin, un centre d’art aussi complet. A deux pas de ce vieux faubourg Saint-Antoine, cette patrie parisienne du bois sculpté et du meuble, à proximité de ces ateliers dont les artisans ont depuis longtemps conquis une si juste renommée, n’était-il pas indiqué de laisser entier et ouvert à tous, ce pur modèle de l’art transformé en musée de l’ameublement ! »

Acheté lors de ces enchères, la plupart des boiseries furent démontés et remontés dans des hôtels particuliers parisiens ou de riches demeures de province. Le salon des Aides de Camp de l’Elysée est entièrement décoré de boiseries provenant du château de Bercy. Le portail d’entrée du château se trouve à l’hôtel de La Rochefoucauld (actuelle ambassade d’Italie). Les boiseries des salons, considérées comme parmi les plus remarquables de la fin du style Louis XIV et des styles Régence et Rocaille ont été remontées dans plusieurs prestigieuses demeures françaises : Palais de l’Élysée et dans son annexe, l’hôtel de Hirsch, au château d’Armainvilliers, au château de Bizy à Vernon, au château de Craon, et à l’étranger. Plusieurs statues du parc, furent installées dans le Parc de Bagatelle, dans l’Hôtel de La Rochefoucauld-Doudeauville. Vendues vers 1900 par l’héritier de lady Wallace, elles décorèrent le château de Bonnemare, et finalement ont été cédées à la Ville de Paris pour réintégrer Bagatelle. Quelques éléments de décor intérieur et de mobilier furent alors regroupés par le marquis de Nicolaÿ au château de Blet (Cher) dont hérita au XXe siècle Jacqueline de Contades, marquise de Brissac. C’est ainsi qu’une série de fauteuils de style Louis XV, douze portraits des Nicolaÿ, dont celui de l’évêque de Verdun par Alexandre Roslin, celui du duc du Maine en pied et en cuirasse, par François de Troy (jadis encastré dans la boiserie du grand salon de Bercy), ont intégré les collections du château de Brissac.