Le château de Bercy

Le 22 juillet 1624, Charles de Malon II réunit la seigneurie de Bercy, que sa famille détient depuis une centaine d’années à la seigneurie de la Grange-aux-Merciers, qu’il achète à Thomas Lecoq, propriétaire du domaine de La Rapée.
Durant la Fronde, la région de Bercy fut dévastée à deux reprises par les troupes des princes et celles du Roi. Lors de la Fronde de 1649 le Prince de Condé combattit l’insurrection des bourgeois parisiens menaçant la personne royale. Sous son commandement, les troupes royales bloquèrent l’approvisionnement de la Capitale par la route et par la Seine.
En 1652, Condé , estimant que le Cardinal Mazarin et la Régente ne l’avaient que chiche ment rétribué pour ses bons et loyaux services, prit le parti de la Fronde des Princes. Ses troupes combattirent celles du roi commandées par Turenne et pillèrent les récoltes de Bercy et des communes avoisinantes et en massacrèrent les moutons.
Le fils de Charles de Malon II, Charles-Henri de Malon Ier, avait hérité, en 1636, des terres de Bercy. Le nouveau seigneur ordonna la démolition du vieux manoir fortifié.
En 1658, il délimite un parc qu’il fait clôturer et entreprend, sur des plans qui seraient dus à l’architecte François Le Vau (1624-1676), la construction d’un château qui deviendra célèbre par son faste architectural et ses décorations.
Siégeant au Grand Conseil, Charles-Henri de Malon Ier était, tout comme son père, considéré comme un original. Leur singularité et leur proverbiale avarice auraient inspiré à François le Métel de Boisrobert les personnages principaux de La Belle Plaideuse (Amidor et Ergaste) et surtout ceux d’Harpagon et de Cléante dans l’Avare de Molière.
À la mort de Charles-Henri de Malon Ier, survenue en 1676, seuls le corps du château et son aile côté Conflans sont achevés. Deux fossés entourent la construction, lui conférant un aspect féodal.


Anne-Louis-Jules de Malon, filleul d’Anne d’Autriche et de Louis XIV, hérite de la propriété et reprend les travaux engagés par son père. Il achève la façade côté Paris, fait agrandir les fenêtres, comble les fossés, aménage de luxueux appartements et réalise des terrasses et des jardins à la française. Enfin, grâce à ses appuis et à l’amitié de Louvois, il obtient l’autorisation de reporter plus au nordle grand chemin menant de Paris à Charenton, afin « d’éloigner le bruit des voitures et des passants » et d’ajouter de vastes dépendances à sa propriété.
Anne-Louis-Jules de Malon délaissa la construction du château qui tomba peu à peu dans un abandon total.
Charles-Henri de Malon II qui sera l’auteur d’une Topographie historique de la seigneurie de Bercy, hérite de la terre de Bercy et de ses dépendances le 20 février 1708. Il décrit dans ce texte l’état dans lequel se trouvent le parc et le château dont il faudra étayer les structures :
« Cette terre étoit alors dans une situation qui demandoit l’attention et la vivacité du nouveau maître. Chaque partie de son revenu étoit négligée ou litigieuse. Le château menaçoit d’une ruine prochaine en dedans et au dehors : en dedans, parce que les pluies avoient endommagé les planchers et les principales poutres, faute de vitres et de couvertures entretenues ; au dehors, parce que le fronton du côté de la rivière surplomboit de près d’un pied et demi et faisoit craindre à tout moment sa chute ; les portes et les fenêtres fermoient à peine ; presque point de meubles ; nulles commodités, pas même les nécessaires, pour les logements et pour les besoins les plus indispensables. Les jardins n’étoient qu’une friche épouvantable, ainsi que les terrasses, où l’herbe et les cailloux ne laissoient pas la liberté de s’y promener, et dont les murs et les tablettes étoient prêts à tomber. Ni fruits, ni légumes dans le potager : Le parc, ouvert de tous les côtés, surtout le long de la rivière, dont l’ancienne muraille, entièrement abattue, laissoit une libre entrée à tous les passants et offroit asile et promenade au peuple qui sort de Paris les fêtes et les dimanches. »

Dans une étude consacrée à Bercy, en 1881, A. de Boislisle décrit l’agencement intérieur du château :
« Cette distribution définitive, qui subsista jusqu’au dernier jour, comprenait : un rez-de-chaussée, le vestibule et le grand salon, dit improprement salles des Gardes, tous deux de proportions monumentales, l’un en pierre sculptée, l’autre orné de quatre immenses peintures historiques, un salon de musique, un grand cabinet d’assemblée, un petit salon, une salle à manger et son office, trois autres pièces à l’ouest et une salle de spectacle avec foyer qui fut primitivement la salle de billard ; au premier étage, la grande bibliothèque et la petite, et onze pièces disposées à droite et à gauche d’une galerie centrale. »
Le 25 septembre 1715, Louis XV, âgé de cinq ans, est conduit en promenade au château de Bercy. « M. le duc d’Orléans conduisit le roi à Bercy proche de Charenton où M. de Bercy, intendant des Finances, gendre de M. Desmaretz, a fait bâtir une maison superbe et d’une agréable situation. »
Ces importants et coûteux travaux furent rendus possibles grâce à la situation occupée par Henri de Malon II qui confia dans son étude historique: « J’y mis done les ouvriers en 1712, temps auquel mon revenu et les gros appointements de ma charge d’intendant des Finances me donnoient les moyens de fournir à cette dépense. »
Son mariage en 1705 avec la fille du contrôleur général des Finances, Nicolas Desmaretz, permit à M. de Bercy une rapide ascension. Conseiller au Grand Conseil en 1701, Maître des Requêtes en 1706, il sera nommé, par son beau-père, directeur général des Ponts et Chaussées en 1709, avant d’acheter cette même année une charge d’intendant des Finances.

Après avoir réaménagé le parc et créé un verger et un jardin potager « jugeant qu’il étoit nécessaire d’avoir ce secours pour ma maison, et, en même temps, de me préparer des fruits abondants pour l’avenir » Charles-Henri de Malon II confie, à partir de 1712, la restauration du château à Jacques de La Guépière (1669-1734), architecte du roi. Celui-ci remanie la distribution intérieure, orne l’édifice de nombreuses boiseries et crée des écuries, des basses-cours et une chapelle. L’ensemble de ces travaux ne demanda que deux années !
La mort de Louis XIV (1638-1715), la refonte des ministères et une conspiration menée contre Desmaretz, dont Saint-Simon était l’un des principaux artisans, entraînèrent M. de Malon et son beau-père dans la disgrâce et l’opprobre populaire :
« Que le Desmaretz soit pendu,
Que le Bercy dans l’or fondu
Satisfasse son avarice,
Et que, malgré l’horreur de son supplice,
Il meure après l’avoir rendu. »
Brocardé par les chansonniers, soupçonné de malversations, Charles-Henri de Malon Il dut se retirer dans ses terres de Normandie. Malgré de solides appuis, il ne put revenir aux affaires. Il se consacra jusqu’à la fin de sa vie, en 1742, à l’embellissement de son château et rédigea, en 1735, la précieuse Topographie historique de la seigneurie de Bercy. Conseiller au Parlement de Paris en 1729, maître des requêtes honoraires en 1735, président du Grand Conseil en 1740, Nicolas-Charles de Malon, fils unique de Charles-Henri de Malon II, fit de Bercy un séjour animé où fêtes et représentations théâtrales se succédèrent. Il meurt en 1790, à l’âge de 92 ans.
Militaire de carrière, auteur d’un recueil de fables et de poèmes, son fils Maximilien-Emmanuel-Charles de Malon, marquis de Bercy, décède en 1781, à l’âge de 36 ans.
De son mariage, en 1776, avec Catherine-Marie de Simiane qui succombera 18 jours après son mari, il laisse deux enfants orphelins, les derniers représentants des de Malon : Charles-Jean-François, né en 1779, et Alexandrine-Charlotte-Marie, née en 1781. Mis sous la tutelle de leur grand-père, puis, à sa mort, sous celle de leur oncle maternel, les deux enfants traversent l’époque révolutionnaire grâce à la protection de Tallien. Fils d’un domestique de leur grand-père qui l’aurait fait élever à ses frais, il témoigna ainsi de sa gratitude envers les de Malon.
Sa protection ne put cependant s’étendre au domaine qui subit bien des dommages. Ami de Robespierre, Jean-Jacques Arthur loua le château et ses dépendances et y installa une fabrique de papiers peints. Dans une lettre adressée, en 1814, à la reine Hortense, Mme Campan qui fréquenta le château de Bercy, relate :
« Bercy est un château superbe ; le parc en est antique mais royal. Ce beau lieu a été sauvé pendant la Terreur, par qui ? par Robespierre. Son ami, Arthur, chef de section, l’avait loué, et Robespierre venait s’y reposer après avoir signé la mort de tant de bons Français. Là, il allait paisiblement à la pêche, et selon le rapport des jardiniers, il s’apitoyait lorsqu’une carpe prise à sa ligne se débattait sur le gazon, et cela à l’heure même où cinquante à soixante têtes étaient par son ordre séparées de leur corps ! »
Le parc et les jardins du château sont alors livrés à l’exploitation agricole. Ici on laboure les allées, là on sème le blé, ailleurs on coupe des arbres.