Promenons nous dans Bercy

Ce territoire au sous-sol gorgé de lie-de-vin, parsemé de bris de verre, de capsules, de bouchons de liège, qui recèle encore quelques vestiges des grandes cuves, gardera en mémoire dans « ses gènes » l’existence des entrepôts. Hérédité ou mémoire des lieux, une vocation fiscale semble coller à l’endroit puisque le ministère des Finances occupe l’emplacement de l’ancien mur des Fermiers Généraux. Cette grande barre-muraille, inaugurée en 1989, œuvre de Paul Chemetov et Borja Huidobro, fut nommée par le parisien toujours un peu railleur vis-à-vis de l’administration fiscale : « La Râpée ». Le nom s’il n’était pas dénué de référence historique, s’accommodait mal à l’image du ministère. On oublia bien vite ce surnom au profit de celui, plus neutre, de Bercy.
Le ministère des Finances, le boulevard de Bercy et le viaduc du métro aérien de la ligne de métro n° 6, constituent une triple enceinte qu’il faut franchir pour accéder au périmètre de Bercy dont le parc constitue l’attrait principal.
Comme au XVIIIe siècle, Bercy possède son parc et son palais… Le Palais Omnisports de Paris-Bercy (devenu Centre Accor-Arena), inauguré en 1984 sur les plans de Michel Andrault, Pierre Parat et Aydin Guvan, occupe l’emplacement de la résidence du sieur de La Râpée qui au XVIIIe siècle était propriétaire des lieux.
Située hors barrières, cette propriété accueillit les premières guinguettes qui s’installèrent à Bercy. Première atteinte à l’unité des entrepôts de Bercy, huit hectares du Grand-Bercy furent entièrement rasés et bon nombre d’arbres abattus pour permettre l’édification du « Vel’ d’hiv' » annoncé alors comme « l’équipement sportif indispensable à l’est parisien » qui par la suite, comme d’autres réalisations du secteur, changea de destination mais aussi de nom.
Si on peut regretter que davantage de bâtiments des anciens entrepôts n’aient été conservés, on ne peut nier la qualité du parc. Ses concepteurs en jouant sur la mémoire du lieu, sa symbolique ont su parfaitement utiliser les données topographiques, écologiques et historiques du site.

Allée du parc de Bercy vers la chambre de verdure – droits réservés

Ce parc est une véritable invitation à la détente, à la rêverie, ses multiples propositions permettent de trouver l’ambiance, le cadre qui correspond le mieux à son état d’âme du moment. On peut s’y retirer, solitaire, à l’écart ou se fondre dans la foule des visiteurs qui afflue chaque week-end. Ce parc propose plus qu’il ne dispose et il est rare de se sentir si libre dans un espace public. Cette liberté offerte aux promeneurs n’est pas sans rappeler celle dont on bénéficiait à Bercy, qui possédait, il est vrai, le pittoresque en plus. On retrouve dans le parc l’atmosphère des calmes allées ombragées de Bercy dont il a conservé la plupart des arbres qui confèrent par leur taille et leur volume une réelle majesté à l’endroit.

Le parc de Bercy assure une cohérence, crée un réseau, une trame, donne une ossature à ce quartier. Il dessert et relie tous les composants du site : le ministère des Finances, le Palais Omnisports de Paris-Bercy, la rue de Bercy, ses complexes hôteliers ainsi que bon nombre d’immeubles d’habitation, la Cinémathèque Française qui a pris place dans un bâtiment conçu pour accueillir le centre américain, l’Oustal des Aveyronnais de Paris, la cour Saint-Emilion, les bâtiments Lheureux, Lumière (ex Bercy-Expo)…

Par transition le parc nous fait passer des pelouses pentues du Palais Omnisports de Paris-Bercy à la cour Saint-Emilion devenue le centre névralgique, la principale artère de ce nouveau quartier.

Bercy – La maison du jardinage – droits réservés

Dans le « Jardin de la Mémoire », déjà rebaptisé « Parc de Bercy », le promeneur croise des voies pavées, plantées de gros platanes et de marronniers. Peut-il deviner que ces allées sont les anciennes cours et rues des entrepôts, jadis encombrées de tonneaux, et qu’embaumaient les frais effluves du précieux nectar des caves? Il rencontrera dans sa flânerie celle qui fut la rue de Mâcon (la plus à l’ouest), voie royale du Grand-Bercy avec ses chais en pierre et ses petits chalets colorés, puis la cour Dessort à l’angle de laquelle se trouvait « le parloir », séparée de quelques mètres de la cour Barsac qui possédait, dit-on, « sa chapelle ». L’ancienne rue Léopold conserve un vestige de chais transformé en pavillon d’exposition.

À l’angle des anciennes rues Laroche et Gallois, se dresse l’un des rares bâtiments conservés, la maison des contributions indirectes, transformée en maison du jardinage qui dispose d’une agréable bibliothèque consacrée au sujet. L’amateur peut y recevoir des conseils pratiques ou s’initier grâce à des cours à l’art du jardinage. Puis vient la cour Louis Proust, considérée comme la plus belle de l’entrepôt avec ses tonneaux et ses foudres qui se pressaient dans la lumière tamisée, sa maison de la « Grande Roue », sa vigne grimpante, ses caves profondes, ses chats nonchalants couchés sur les futailles ou sur les larges toitures. Son charme et son calme provincial retiendront plus d’un peintre et d’un photographe.

Bercy – Les ruines (reconstituées) du Petit-Château – droits réservés

À son extrémité, un énigmatique pan de mur se dresse, vestige ou construction ? Cette reconstitution rappelle le Bercy des résidences. Elle représente une partie de façade et son retour qui appartenaient à l’aile droite du Petit-Château construit au XVIIIe siècle par le contrôleur général Orry. Lucien Lambeau le décrit ainsi : « C’est une maison carrée de forme régulière, comptant un rez-de-chaussée et deux étages, avec un toit incliné. Elle possède sept fenêtres par étage, percées dans une ordonnance de pilastres. Le rez-de-chaussée a six fenêtres et une porte centrale décorée d’un fronton triangulaire soutenu par deux colonnes à chapiteaux doriques. »
D’après le même auteur, il ne restait, en 1910, aucun vestige du Petit-Château, pourtant, comme d’autres vestiges réemployés des anciennes résidences, l’aile originale servit, lors de la construction des chais de la cour Louis Proust, de mur porteur à deux bâtiments.
Invisible de la cour, elle fut redécouverte et mise en valeur en 1988 par le négociant-éleveur François Fanton. L’ancienne allée des Pommiers, qui conduisait de la rue de Bercy à la résidence du Petit-Château, subsiste dans le Jardin de la Mémoire. En 1860, Alfred Sabatier, négociant et journaliste, né au Petit-Château, nous en fait cette description : «On arrive de la grande rue de Bercy à la grille du Petit-Château par une longue avenue bordée d’arbres de chaque côté, autrefois désignée sous le nom d’allée des Pommiers. Cette grille ouvre sur une vaste cour, à droite de laquelle vous remarquez le pavillon du concierge (détruit en 1994), pavillon dont le style est celui du temps d’Henri IV. Dans cette cour montent majestueusement vers le ciel de grands marronniers dont les opulents et frais ombrages ont vu passer bien des générations…».

Trois passerelles enjambent la rue Joseph-Kessel, ancienne rue de Dijon qui, ouverte en 1877, séparait le Grand et le Petit-Bercy. Dans cette rue les grilles de l’entrepôt restent visibles mais les initiales de la Ville de Paris (VP) marquées en relief sur des écus en fonte ont disparu.
La première allée pavée rencontrée dans la seconde partie du parc, correspondant à l’ancien Petit-Bercy, est probablement l’ancienne rue du Roussillon qui était prolongée à mi-hauteur par la rue Abel Laurent. On voit encore les rails de cette rue qui portait le nom d’un négociant. Puis vient la cour Crépier, étroite et sans rail, de longs bâtiments en pierre, bas et sans ouverture, recouverts de tuiles plates la caractérisaient. Ondulante, traversant les frondaisons, la longue arête faîtière de ses toits paraissait en mouvement.
La cour Beaudoin lui fait suite, elle était connue au XIXe siècle, par le restaurant de La Mère Mantoux célèbre pour ses matelotes. Pour ne pas faillir à cette tradition culinaire, cette rue s’enfonce à mi-hauteur dans un lac qui évoque peut-être, l’étang de Bercy, vestige de l’ancien lit du fleuve.
Deux bâtiments de la rue Soulages qui suit la cour Beaudoin et porte le nom d’un négociant ont été épargnés. Ouverte en 1833, cette voie de l’ancienne commune de Bercy comptait d’après Alfred Sabatier « de nombreux commerces et un établissement de bains ».

Bercy – La maison du lac – droits réservés

Eux aussi prédestinés, ces deux bâtiments accolés et rebaptisés « maison du lac » se retrouvent aujourd’hui au bord d’une pièce d’eau. Là aussi, on peut s’étonner de la disparition d’une ancienne potence forgée qui devait soutenir une enseigne, (celle de l’établissement de bains ?). Ce sont souvent des petits détails architecturaux qui font le charme des bâtiments anciens ou d’une ville…
L’actuelle rue François-Truffaut qui limite le parc de Bercy à l’est s’appelait cour Chamonard. Une ancienne poste à chevaux qui n’eût pas la grâce d’être conservée, bordait cette rue qui portait le nom d’un négociant de la commune de Bercy. Elle reliait comme les quatre voies précédentes la rue Saint-Estèphe à la rue Vieille-de-la-Garonne.
De nos jours deux couloirs de liaison couverts relient la rue François-Truffaut à la cour Saint-Émilion où une foule de promeneurs se presse le week-end. Bien que très remaniée, cette voie piétonne et commerçante a conservé en partie l’alignement de ces pittoresques pavillons en dents-de-scie où Hédiard et Maxim’s possédaient des caves. On est surpris par la largeur de la cour, hier encombrée de palettes et de casiers à bouteilles où un wagon-foudre attendait paisiblement d’être « dépoté », aujourd’hui occupée par les nombreuses terrasses de cafés et de restaurants qui se succèdent de chaque côté, évoquant les guinguettes d’autrefois qui firent les beaux jours de Bercy.
La desserte Météor et le complexe de salles de cinéma ont redonné du tonus à un quartier qui peinait à trouver ses marques. Jugés plus dignes d’intérêt que les pittoresques bâtisses des entrepôts, les bâtiments Lheureux (du nom de leur architecte), édifiés en 1912 en briques, meulière et fermes métalliques, ont été classés. Réalisation tardive du projet de modernisation de Viollet-le-Duc, cet important ensemble occupait quatre rues, reliées par de hauts passages couverts, encore visibles.
Ces bâtiments d’allure massive abritent l’école de boulangerie et de pâtisserie de Paris ainsi que les Pavillons de Bercy qui occupent la majeure partie des bâtiments. Ce lieu où se concentraient de gros embouteilleurs comme le Vin des Rochers a retrouvé vie avec un autre aspect du Paris populaire : la fête foraine. Jean-Paul Favand et son équipe ont su aménager les locaux et démontrer le potentiel de ces lieux. Chaque bâtiment de l’ancien Bercy aurait pu trouver selon sa configuration une destination, un usage commercial ou artistique. Bercy-Village, les Pavillons de Bercy, la maison du jardinage ou celle du lac en sont l’exemple.
Au sud des bâtiments Lheureux dont on pourra regretter la disparition des larges marquises, se trouve une zone d’activité tertiaire et hôtelière. C’est sur ces terrains et ceux du bâtiment Lumière (ex- Bercy-Expo) qu’ont été faites d’importantes découvertes archéologiques, en particulier les célèbres pirogues. Si aucun musée n’a pu être ouvert sur place comme il en avait été tout d’abord question, une salle spécialement aménagée du musée Carnavalet présente une sélection d’objets découverts sur le site de Bercy.
La visite des lieux se termine au pied de l’immeuble Lumière dont la terrasse offre un point de vue intéressant sur les chais Lheureux et ce nouveau quartier.
Les vitrines de quelques entreprises spécialisées dans le commerce du vin ou dans l’import-export font un clin d’œil au passé. Il y a peu de temps encore, au pied de cet immeuble résolument moderne, un tonnelier relogé là, lors de la démolition de son atelier de la rue de l’Yonne, maniait comme ses ancêtres le maillet et assemblait les douelles. L’image était anachronique comme celle des courses de rouleurs de tonneaux qu’on tenta de relancer dans le nouveau Bercy. Il faut savoir parfois tourner la page, se dire qu’aujourd’hui apparaîtra comme un passé souhaitable aux yeux des futures générations, qu’aujourd’hui encore, ce lieu génère une histoire, que Bercy au fil du temps ne s’arrête pas à la disparition des entrepôts même si on peut les regretter.
La promenade prend fin… « alors, grisé par sa flânerie ou par les effluves de vin qui se dégagent encore du sol… », le promeneur d’aujourd’hui, comme le fit Charles Nodier en 1836, lorsqu’il visita le parc du château de Bercy à l’abandon, se mettra lui aussi à rêver. Car aujourd’hui encore, des résidences bordent la rue de Bercy, prolongées par un parc qui descend en pente douce vers le fleuve. Là, une longue et haute terrasse offre un point de vue remarquable sur « le chemin le long de la rivière… » très encombré les retours de week-end.
Peut-être qu’un jour lointain, des archéologues se pencheront sur l’histoire de ce site, la mode n’étant plus aux espaces verts. Un vaste chantier de fouilles sera ouvert où le pinceau des robots et le laser des chercheurs rencontreront sans cesse des tessons ou des goulots de bouteilles, des capsules métalliques, des bouchons de liège et des fragments d’étain.
Ils détecteront dans le sol la présence de lie de vin et découvriront dix foudres ou fragments de foudres en chêne. Ils apprendront alors à nos descendants, subjugués par l’importance des découvertes, que sur ces bords de Seine existait, aux alentours de 1800 à 2000 après J-C, un village entouré de grilles dont les habitants passaient le plus clair de leur temps à honorer un breuvage tombé en désuétude, appelé « vin ». Avec un peu de chance et de crédit, Paris sera doté d’un nouveau musée…