La démolition des entrepôts

En mars 1979, le conseil de Paris approuve la réalisation d’un centre omnisports à Bercy. En septembre de la même année, les bulldozers font une irruption brutale dans la paisible cité des vins…
Quelques coups de butoirs et les chais Joninon-Saillard sont à terre ; puis c’est la maison Badoc, cour Canonge, visible du métro aérien et si caractéristique avec son mur peint en jaune ; puis les chais Chamard rue de Nuits… Les rues sont dépavées, les tuiles plates consciencieusement enlevées, les poutres brûlées ou récupérées. Triste spectacle que cette agonie, vision désolante de ces rues qui disparaissent…
À travers les décombres, l’œil retrouve des traces, des vestiges, reconnaît ce qui lui était devenu un décor familier. Ces gravats, cette poussière : la « maison beaujolaise »… Ces dessins sur des pierres brisées : les fresques de la rue de Nuits… Cette boîte aux lettres, ces briques rouges éclatées : le petit pavillon Aubanel de la rue de Bordeaux… Cette enseigne brisée : celle de la maison Bernard rue de Corton… Ces arbres à terre : ceux de la cour Gilles… Car malgré les promesses solennelles de nombreux arbres furent coupés. Seules les cuves en ciment armé offrent quelques résistances, véritables monuments érigés à la gloire du vin, phares symboliques qui se dressent au milieu d’une mer de ruines…
Plus de quarante associations réunies en un collectif Bercy continueront de militer, prônant la concertation avec non seulement les habitants du quartier mais aussi des Parisiens, proposant, suggérant de nouvelles pistes de réflexions, des alternatives. Les propositions souvent constructives et imaginatives de ces associations qui n’ont jamais prôné, ni utilisé la violence ou l’occupation du site, ne seront jamais considérées.

Naïvement, elles ont cru jusqu’au bout sauver Bercy, leur espérance s’est réduite comme peau de chagrin au fur et à mesure des démolitions. Sauver Bercy, puis un îlot représentatif, puis une rue, puis un bâtiment, tout leur fut systématiquement refusé. La lassitude, les dissensions internes mirent un terme à ces actions régionalistes qui ne pouvaient rivaliser avec des « décisions plus cohérentes et conformes à l’intérêt général, à une vision plus globale de l’aménagement de la ville « , avec pour maître mot, le fameux « rééquilibrage à l’est ».
Si elle n’a pas le charme poétique d’un inventaire à la Prévert, la liste des constructions et des aménagements censés rééquilibrer la ville et désenclaver le quartier a de quoi laisser rêveur. Quel rapport en effet entre un ministère des Finances, un palais omnisports, un secteur hôtelier, une cinémathèque, implantée dans un bâtiment qui avait une toute autre vocation, une zone d’habitation qui, toute en longueur, ne forme pas un quartier, un site de loisirs et de magasins, un complexe cinématographique, une école de boulangerie, un musée d’art forain qui apporte une dimension culturelle au quartier, un parc et un centre agro-alimentaire devenu centre d’affaires ?
Où est la fameuse cohérence ? Déjà certains équipements ont changé de vocation, quelques faillites et scandales retentissants ont entaché la réputation d’un lieu qui sans la providentielle ligne de métro n°14 n’aurait pas trouvé d’équilibre, de raison d’être, Bercy souffrant depuis toujours d’un réel enclavement.

Comme les mauvaises herbes, les lieux ont la vie dure et il est difficile d’en extraire les racines profondes, de ne laisser aucun rejet, de les éradiquer complètement. On continue aujourd’hui comme par le passé, de lire sans difficulté sur les plans contemporains le périmètre des anciens entrepôts qui correspond à celui des anciennes résidences du XVIIIe siècle.
Mieux, Bercy est devenu le nom fédérateur, le logo identitaire recouvrant des activités ou des lieux de nature très différente, une appellation contrôlée en quelque sorte. Bercy, désigne à la fois le ministère des Finances, une salle de spectacles polyvalente, un parc, une rue commerçante au nom évocateur : Bercy-Village, un complexe de cinéma : UGC Ciné Cité Bercy. Un centre commercial situé sur Charenton utilise aussi son nom : Bercy 2, ainsi qu’une clinique sur la même commune, les pavillons de Bercy occupent les bâtiments Lheureux et sont utilisés comme salons de réception.
Malgré les protestations des nombreuses associations de défense, les chais seront détruits au fur et à mesure du départ de leurs occupants. Dernier ilot représentatif de Bercy, la cour Louis Proust, occupée depuis 1867 par la maison Fanton, disparaîtra au cours de l’été 1993.
Certes, ce n’était pas Versailles, mais Bercy était au populaire ce qu’est l’air des rues à l’Opéra, le chromo à la peinture, le feuilleton à la littérature. L’un des quartiers de ce Paris aux cent villages, aux cent visages qui séduit le voyageur et suggère le souvenir ou l’image d’un Paris mythique, éternel…

Bercy, les Halles, Montmartre, le faubourg Saint-Antoine, Pigalle ou la Villette… A l’origine, simples faubourgs ou quartiers populaires que leur spécificité, leur identité ont fait connaître du monde entier. Paradoxalement, ce lieu privé de monument, d’événement historique, est celui qui laisse à l’arrondissement l’un des héritages culturels des plus importants.
Des lithographies de Daumier, des toiles d’Antoine Guillemet ou de Vital Couturier, des gravures de Charles Michel, de nombreuses peintures et dessins dont certains se retrouvent dans les collections publiques ou privées. Des photographies d’Atget, de Doisneau ou de Jean-Claude Gautrand, des cartes postales, des cartes-photos, des ouvrages, de nombreux articles, des mémoires, des études, des albums photographiques, des poèmes, des chansons, des films, des vidéos, une comédie musicale mais aussi des bandes dessinées… constituent un fonds unique, incomparable. Enfin, certains artistes contemporains comme la peintre Laura Buxton ou le dessinateur Christian Dardennes dont l’œuvre intégrale a rejoint le cabinet des estampes du musée Carnavalet ont consacré une part importante de leur travail à Bercy.