Utopies
En 1959, le général de Gaulle ordonne le transfert de propriété, de la Ville de Paris à l’Etat, de la Halle aux vins Saint-Bernard afin d’y implanter une université qui deviendra la faculté des sciences de Jussieu. Pour cela, il était nécessaire d’abroger la loi de 1905 qui obligeait les négociants parisiens à se regrouper dans les entrepôts de la Ville de Paris. Si elle sonne le glas de la Halle aux vins, l’ordonnance du 4 février 1959 est un acte capital pour le devenir des entrepôts de Bercy. Ce changement de statut va dans un premier temps relancer l’activité de Bercy qui accueillera une partie des négociants chassée de la Halle aux vins mais il marque aussi à terme la fin d’une longue relation entre la ville et les négociants en vins.
En 1961, alors que s’installent les négociants chassés par la nouvelle faculté, il est question que « Bercy devienne non seulement le plus grand marché du vin de France mais une cité modèle et moderne du vin, domaine à la fois industriel et commercial, exposition provinciale permanente des vins de France ». Non seulement ce projet n’aboutira pas mais la Ville, dès 1959, n’accordera plus aucune autorisation de construction et freinera aussi toute demande de rénovation.
En laissant des tarifs de location très bas, en empêchant tous travaux de construction ou de rénovation, la Ville pourra arguer par la suite que les entrepôts ne sont pas rentables pour la municipalité, que les terrains sont mal utilisés et que ses bâtiments sont vétustes et délabrés.
Un second projet municipal déposé en 1962-63 prévoyait, outre le réaménagement des entrepôts, la construction de 400 logements HLM.

Entre 1945 et 1979 ce n’est pas moins d’une dizaine de projets qui seront mis à l’étude. Rétrospectivement on peut penser que Bercy a probablement échappé au pire…
Des barres HLM, à un nouveau quartier d’affaires type la Défense, d’un front de Seine bis, à l’implantation de tours accueillant plus de 6 000 logements, d’une piscine olympique à une exposition universelle en passant par un musée de l’automobile, Bercy aura été le terrain de tous les enjeux politiques, de toutes les contradictions économiques. On serait curieux de connaître le montant global de toutes ces études dont certaines très abouties furent menées par de grands groupes d’intérêts publics ou privés ? Probablement beaucoup plus que le coût d’un aménagement cohérent et concerté des anciens entrepôts…
À chaque fois un lancement tapageur, relayé par une presse peu critique, envers le projet nouveau, l’équipement indispensable qui ne verra jamais le jour, et le même dédain vis-à-vis de ceux qui s’interrogent, critiquent ou simplement réfléchissent à l’avenir de ce vaste espace, terre de tous les possibles qui reste une réelle chance, un espoir pour la Capitale.
Car, il convient de s’en souvenir, l’aménagement de Bercy a été mené sous un mode autoritaire, la Ville unique décisionnaire se substituant aux riverains qui ne furent jamais consultés.
À partir de 1964 plus aucune concession à long terme (18 ans) ne sera renouvelée par la Ville de Paris. Elle ne délivrera plus que des titres d’occupation à moyen, puis à court terme, rendant la position des négociants encore plus précaire. Le faible coût des locations permettra le maintien d’entreprises qui auraient probablement disparu dans un environnement plus concurrentiel.

Les menaces se précisant, certaines jouèrent la carte du temps pour prétendre à des indemnités d’éviction dont les montants restèrent inconnus. Des entreprises disparurent, d’autres fusionnèrent, ce qui est une constante dans l’histoire des entrepôts où l’on retrouve l’association de deux ou plusieurs entreprises comme J.& M Bedhet-R.Lafon, Cotillon & Cie, M.Doit, J.Pardon, & G.Pillois, M.Gourdault, ou Joninon-Saillard. L’évolution du goût du consommateur, plus exigeant sur la qualité des vins jouera aussi un rôle important dans cette nouvelle donne. L’apparition des vins d’Appellation d’Origine Contrôlée, la mise en bouteilles s’effectuant désormais dans les régions de productions, le développement des grandes surfaces modifiant les circuits de distribution remettront en cause l’existence économique des entrepôts de Bercy. Pourtant le lieu conservait des atouts susceptibles de relancer son activité, de la réorienter, d’en faire non seulement une vitrine mais un quartier unique associant vin, gastronomie et artisanat.
Ce Bercy-Village avant l’heure possédait probablement plus d’atouts et d’attraits pour représenter les produits de terroirs ou l’artisanat qu’une barre de béton de 400 mètres de long dont le montage financier fut, il faut bien le dire, un fiasco. Quelles que soient ses qualités architecturales, en particulier son vaste espace intérieur, cette réalisation illustre davantage le modernisme et l’agro-alimentaire que la tradition et la gastronomie française.
En constatant le succès de l’actuelle cour Saint-Émilion, on peut imaginer l’attrait qu’aurait eu, pour le parisien ou le touriste, le maintien d’un ensemble de rues conservé alternant négoces en vins, gastronomie, restauration, ateliers d’art et hôtellerie.
On imagine une autre politique de la ville basée sur la prise en compte des lieux, leur histoire mais aussi leur topographie, une réelle concertation avec les habitants du quartier, une écoute de leurs aspirations et de leurs besoins, une architecture plus humble, plus harmonieuse, capable d’intégrer le potentiel d’un lieu, ses caractéristiques.
Outre Bercy, la ville possédait 195 hectares de terrains répartis entre le XIIe et le XIIIe arrondissement ! De quoi satisfaire la mégalomanie d’hommes politiques toujours soucieux de laisser une trace derrière eux.