Résistance
Décennie 1960 – 1970 – Rien n’est plus comme avant !
Précisons si nécessaire que l’année 1962 ne mit pas un terme à l’arrivée des vins d’Algérie qui, certaines années difficiles, n’avaient pas leurs pareils pour redonner du corps aux vins de la métropole.

Ce n’est qu’à l’approche de 1970 qu’ils furent peu à peu remplacés par les VDPCE, en clair, Vins de Différents Pays de la Communauté Européenne (comprendre : Italie). Une concurrence bien malvenue. La situation des coopératives vinicoles devint catastrophique. Certaines n’étaient plus en mesure de payer leurs adhérents vignerons du Midi qui se mirent en colère. Pour résorber les excédents e gouvernement dut recourir à la distillation obligatoire et, une fois de plus, à l’arrachage des vignes.
Revenons à Bercy. Des projets d’aménagement, de réaménagement annoncé à grand bruit, définitifs et grandioses, dieu sait s’il y en eut, de tous bords et de toutes les couleurs, s’évanouissaient à peine avaient-ils vu le jour ! !

Déjà en 1954, on avait eu droit à un Marché International des Fruits et Légumes. Vinrent ensuite, dans le désordre mais cela n’a guère d’importance puisque partis en fumée, un grand port fluvial, des batteries d’immeubles-tours – Faugeron, une incroyable pyramide – Zehrfüss -, des logements pour athlètes olympiques, une Exposition Universelle.
Toutes ces joyeuses propositions, fruits selon leurs auteurs, d’études approfondies (et, surtout, coûteuses) . Sans oublier le très généreux dépeçage dû à l’imagination tous azimuts du Collectif Bercy en 1979 et le Centre Culturel des Pays de l’Europe de l’Est, en 1989, le plus fumeux d’entre tous.
D’un autre côté, de multiples instances se penchaient sur le sort qui serait réservé à l’activité vinicole : APUR (Atelier Parisien d’Urbanisme), Commission Tripartite pilotée par la Ville (RIVP), Syndicat de Défense de l’Entrepôt Saint-Bernard, Commission de Relogement, Chambre Syndicale des Vins & Spiritueux de Paris et de la Région Parisienne.
Un mot de la Commission du Relogement : La présidence en fut confiée à un embouteilleur industriel …que, par définition, la question ne concernait en rien. Du coup, la Commission ne débattit que du montant des indemnités dont bénéficieraient les non relogés au détriment de leurs collègues candidats au relogement.
Evoluant sans cesse, les promesses et assurances sans consistance ne manquèrent pas. Les négociants expulsés en 1968 de la Halle-aux-Vins et relogés à Bercy furent les premiers à en faire l’amer constat.
Cependant un schéma d’aménagement officiel daté de 1980 décrivait encore le vaste espace de relogement de 6 ha dans l’est du Petit-Bercy.
Les années passaient. L’heure n’était plus à la Cuisse de Bergère, au Vin Fou, au Batistin Caracous, aux Vins des Moines et autres Celliers des Ducs. Chez Nicolas, le triporteur de l’immortel Nectar Livreur ne sillonnait plus la Capitale. Aux coins des rues, les agences de la BNP, du Crédit Lyonnais et de la Société Générale avaient évincé de nombreux bistrots. Le rosé Pelure d’Oignon et le p’tit verre de blanc-comptoir n’avaient plus guère cours au zinc de l’habitué. Seuls semblaient subsister pour la consommation quotidienne à la cantine le quart de vin rouge et le petit pain des boulangers industriels. Quelle misère, quelle déchéance !
Le temps faisait son œuvre. Dans les vieux bâtiments que leur propriétaire ( la Ville de Paris) n’entretenait plus, les négociants, sans perspectives, avaient grand ’peine à se moderniser, à investir. Les trésoreries s’asséchaient. Certains avaient déjà lâché pied, libérant 8 hectares dans la partie ouest des entrepôts. Le CISP – devenu Vel d’hiv, puis POPB, enfin, aujourd’hui, et pour 10 ans, Accor Arena – s’y s’installera en 1981.
Décennie 1970 – 1980 – La SECOB

On ne s’étonnera pas d’apprendre que, dès 1970, certains négociants soucieux de l’avenir de leurs entreprises et, dans le même temps, attachés à l’histoire des lieux – n’étaient pas restés passifs.
Ainsi été née la Société d’Etudes des Concessionnaires de Bercy – SECOB.
Le problème était clair: il était urgent de repenser l’activité, dans les futurs entrepôts de Bercy ou en périphérie parisienne… sinon, disparaître.
De nombreux contacts furent pris avec des municipalités intéressées par l’apport de nouvelles activités. Nogent-sur-Marne (Pavillon Baltard), Maisons-Alfort et Sucy-en-Brie (Anciens forts de 1886), Créteil (Ville nouvellement créée), Wissous… dans le cadre d’une installation collective…
Plus original, les anciennes carrières souterraines de Marly-le-Roi, et pourquoi pas, un château et ses dépendances au cœur du Beaujolais !

Les membres de la SECOB n’excluaient nullement un ‘relogement’ au cœur de Bercy adapté à l’évolution de leur profession. Ils créèrent à cet effet une structure ad hoc qui prit le nom d’Atelier de Bercy. De leur réflexion – avec le concours très apprécié – de Gilles Thorel, architecte DPLG, naquit un projet qui se voulait respectueux de l’Histoire des lieux de la tradition vinicole plus que centenaire, des espaces verts, platanes et marronniers. Dénommée « Les Cinq Portes de Bercy, la démarche s’insérait parfaitement dans le schéma d’aménagement arrêté en 1980 Par la Ville.
Une première esquisse fut présentée en 1982 à l’autorité compétente de la Ville de Paris. Ce fut l’erreur qu’il ne fallait surtout pas commettre ! Demander à un haut-fonctionnaire d’être un visionnaire… c’est demander à un chat de se jeter dans l’eau froide… Tout le monde le sait.
Rêvons un instant : Redorer le blason de Bercy, comme on le sait quelque peu terni, aurait été un challenge propre à séduire un groupe de l’envergure de – disons, à tout hasard – LVMH.
Moët et Hennessy – le Champagne et le Cognac – portant haut le projet dit des Cinq Portes. Pourquoi pas ?
1979 – Naissance du Collectif Bercy, les grilles s’entrouvrent !


Les années 79 et suivantes furent pour Bercy des plus étonnantes : Par la grâce du Collectif Bercy , par l’inquiétudes qu’il suscita ici ou là, les Parisiens, les médias, prenaient enfin conscience de cet espace oublié. On lira, par ailleurs (dans le chapitre Le Bercy des Arts) comment des peintres, des photographes, des sculpteurs, se pressèrent pour exposer leurs œuvres dans le cadre insolite et poétique des Entrepôts. Les négociants se prêtaient volontiers à cette agitation de bon aloi.
Certains comprirent très vite qu’ils avaient peut-être là une piste pour le futur de leurs entreprises, entre tourisme, dégustations, culture, tradition et modernité.
Arrêt casse-croûte, entrecôte Bercy, accueil de club de dégustation, de confréries vineuses, d’amicales régionales, événements d’entreprise. Aujourd’hui, cela s’appelle de l’œnotourisme.
Deux points d’orgue ont assuré la célébrité du Collectif : Tout d’abord, une Fête à Bercy renouant avec le vieux temps. Puis sa lutte désespérée pour sauver du massacre le beau bâtiment de la Maison Beaujolaise. Par contre, la grande idée généreuse, l’objectif majeur, – Faire des anciens entrepôts une ville dans La Ville -ne survécut pas longtemps aux divergences de vue qui virent le jour. Entre – à titre d’exemple, le vénérable club Age d’Or et l’Association pour la Faculté libre du Bois de Vincennes ,la CGT locale avaient peu de choses à partager….

Le Collectif Bercy, ce fut une autre histoire. Une aventure qui s’inspirait de celle de l’association des Champeaux, qui avait bataillé et bataillait encore pour la sauvegarde du quartier des Halles. Le Collectif revendiquait comme inspirateurs l’entrepreneur Antoine Riboud (BSN), le banquier Lucien Pfeiffer (UBP), les philosophes Roger Garaudy et Félix Guattari et, de plus loin, le Christ et de Léon Trotski. Il était animé par un terrible jouteur, André Blain, devant qui toutes les portes s’ouvraient.
Dire que le Collectif portait intérêt aux gens du vin serait excessif mais ceux-ci voyaient sans déplaisir débarquer dans leur espace clos les journalistes les plus talentueux, comme Françoise Varenne et Maurice Cazeaux. Des semaines durant Libé, La Croix, l’Express, Le Parisien, Le Figaro, Le Monde, lui-même, avaient pris le relais de La Brèche, une feuille polémique diffusée dans le 12ème arrondissement et dont la diffusion restait confidentielle.
1985 -Les ambitions du consortium ZEUS
Déjà, jugeant dérisoire ce qui leur était accordé, plusieurs négociants avaient quitté Bercy sans attendre ce qui n’était plus qu’une aumône. D’autres ne se résignaient pas et continuaient à servir, de plus en plus difficilement, la cause des vins d’appellation, Bordeaux, Bourgognes, Vins de Loire et d’Alsace et vins de la Vallée du Rhône, toute noblesse maintenue.
C’est alors que la Ville de Paris se résolut à confier l’aménagement des 32 hectare du domaine de Bercy à un groupe financier constitué de grande grandes banques associées à une banque américaine spécialisée dans la création de « marts ». Ce fut ZEUS, Zone d’Evolution Urbaine de la Seine.
Fort de ce confortable partenariat, le promoteur du projet « un centre international des vins et de l’agro-alimentaire », fut assez convainquant pour que 25 entreprises du négoce des vins lui fissent le meilleur accueil. Enfin, on sortait des vingt années d’atermoiements qui leur avait été si néfastes. 20 ans ou presque pendant lesquels elles avaient été réduites à jouer le rôle peu reluisant des soldats oublié de la garnison du Désert des Tartares de l’écrivain Dino Buzatti.
Tel Jupiter, Hennequet s’était entouré des meilleurs collaborateurs recrutés à grands frais., parmi lesquels le cabinet d’architecte Henri La Fonta. Il invitait dans les établissements étoilés. Il dépensait largement pour éblouir. Bref, il en fit beaucoup, beaucoup trop selon ses commanditaires, alors que les futurs acheteurs d’espace de l’immeuble phare, Bercy-Expo ne se bousculaient pas. Un gouffre sans fond, chuchotait-on !
Les négociants commencèrent à déchanter. 25 avaient montré au départ de l’intérêt pour le relogement dans le CAPVAL-ZEUS. On put les compter sur les doigts des deux mains ceux qui, en décembre 91 confirmèrent leur option. Ils réalisèrent très vite que les locaux qu’on leur avait affectés n’étaient que fort modérément adaptés (c’est un euphémisme) à l’évolution de leur profession.
La maison Fanton, les Ets Bonnal durent mettre fin aux salons de vente, suite au désistement du SERNAM et résilièrent leur bail en 2000. La Tonnellerie Martel-Hermeline en avait fait de même quelques mois plus tôt. La société Vatron, dès 1995…

L’aventure vinicole de Bercy avait vu le jour 300 ans plus tôt sur le port et 150 ans plus tôt dans les magasins. Aux premières heures du 21ème siècle elle était bel et bien enterrée.

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Il nous reste pourtant à évoquer cette soirée du 25 janvier 1989, cour Louis Proust, qui vit le « Dreams driver » Jacek vel Frontchak présenter aux édiles parisiens les plus concernés une idée toute simple, celle d’un Centre culturel des Pays de l’Europe de l’Est. C’était un soir de grand froid, sibérien, pourrait-on dire.
Au fait, l’idée était-elle si farfelue que cela ? L’Est, c’est Varsovie, Kiev, Budapest et quelques autres … ou, nous dirons plutôt, pour éviter de froisser certaines susceptibilités, la Vistule, le Dniepr et le Danube y auraient côtoyé leur petite sœur de l’Ouest, la Seine, en toute sérénité. Et qui ne se souvient que le Mur de Berlin est tombé le 9 novembre 1989 ?
Le centre d’affaires Lumières qui a pris la place délaissée par Bercy-Expo n’aurait-il pas trouvé là un second souffle ?
EPILOGUE
« Mais, enfin !, vous n’êtes là que pour vendre du vin et non pour faire de la politique » ,avait lancé un jour à François Fanton un haut responsable, bien plus intéressé par les perspectives immobilières du secteur que soucieux du devenir des pays de l’Est !
« Et les vaches seront bien gardées », aurait pu conclure sans la moindre hésitation l’écrivain Alexandre Vialatte. – A. Vialatte – Et l’éléphant est irréfutable, Julliard –1980)