Des artistes à Bercy

Hors du temps, avec son charme discret, son aspect champêtre, pittoresque comme le légendait, en 1913, Eugène Atget sur certaines de ses photographies, Bercy avait de quoi inspirer les artistes en mal de motif. Pourtant, peu de représentations graphiques connues après que les photographes ambulants aient déserté, le pavé de Bercy, l’âge d’or de la carte postale se situant dans le premier quart du XXème siècle. L’annonce de la disparition des entrepôts de Bercy, dans les années 1980 devait réveiller l’intérêt des artistes qui trouvèrent là une terre de prédilection pour planter leur chevalet ou leur trépied photographique. Inspirée par la palette de couleurs proposée, l’alliance de bâtiments disparates avec une végétation libre, l’harmonie d’éléments divers s’associant en natures mortes improbables, la peintre Laura Buxton consacra une série d’huile et de lavis à Bercy, exposée dans des galeries de renom. Le dessinateur Christian Dardennes nous laisse, outre sa production parisienne, une centaine de dessins sur Bercy, aujourd’hui conservée au cabinet des estampes du musée Carnavalet.
Mieux, certains négociants, dans les années 1980, mirent des chais à la disposition des artistes pour qu’ils puissent y présenter leurs œuvres. Quelques belles expositions d’art contemporain, de peintures, de sculptures ou de photos, furent présentées à un public charmé de découvrir les entrepôts de Bercy et le travail d’un artiste. Le Conservateur des Entrepôts, conscient de ses responsabilités et du caractère inédit de ces initiatives, exigea toutefois que les œuvres exposées s’inspirent de la spécificité vinicole des lieux telle qu’elle résultait des Ordonnances de Charles X et autres textes administratifs.

C’est ainsi que la Maison de la Grande Roue accueillit, dans le respect des textes susdits :
En 1980 « Les Entrepôts de Bercy » Aquarelles & photos, de Liv Nielsen, Lionel Mouraux et plusieurs photographes.
En 1981 « Espaces Éphémères » (cuverie, rue du Médoc), de Georges Rousse.
En 1986 , 89 et 92 « Le Bois et le Vin » sculptures,de Kazik Gasior.
En 1989 « Sable cru, sable cuit » installation, de Marc Rosenstiehl.
En novembre 1989 « Artistes en Primeur », peintures, de Frédéric Monnet.
En 1990 « Carnets de Zinc » dessins et monotypes, de Josette Trublard, maître verrier.
… et bien d’autres. Sans oublier d’inestimables Confréries Vineuses, Les Maistres-Goustiers de Joinville-le-Pont, la Confrérie des Coteaux de Sucy.
Paradoxalement aucun lieu, dans le Bercy « moderne » n’accueille les artistes avec la simplicité et la convivialité de la « maison de la Grande Roue » , cour Louis Proust animée par François Fanton, négociant bercyquois. Le réel succès d’une exposition rétrospective consacrée à Bercy, proposée en 2002 dans les passages couverts de la cour Saint-Émilion, montrera l’intérêt que continue à susciter ce lieu disparu.


Ainsi à Bercy chacun trouvait ses repères, à son rythme, ses lieux de rendez-vous, des affinités se nouaient facilitées par la convivialité des lieux mais aussi par celle du vin, lien social indissociable de Bercy. Certains chais vendaient directement leurs vins aux particuliers, le samedi matin, c’était la valse des « cubis » car on était sûr de trouver ici un petit vin de pays agréable et pas trop cher. C’était aussi le rendez-vous des habitués qui, comme leurs lointains ancêtres les canotiers, aimaient se retrouver entre copains. Le négociant œnologue ou le maître des lieux, tentait vainement d’initier les papilles indisciplinées à l’art de la dégustation… Celui du boire étant déjà bien affirmé. Toute occasion était bonne pour trinquer et la plupart des négociants avaient su garder cette convivialité, cette bonhomie qui sied si bien aux régions vinicoles. On n’était plus à Paris, à deux pas de la voie sur berge mais dans un caveau de Bourgogne ou du Beaujolais.