Les crues

Situé en bordure de Seine, Bercy fut de tout temps exposé aux risques d’inondation. Bien avant la création des entrepôts de Bercy, ce sont les résidences qui furent victimes des fréquents débordements du fleuve.

1751

Le duc de Luynes nous apprend dans ses mémoires que cette année, « l’eau monta fort haut dans la chambre de Monsieur le duc de Penthièvre ». Ce dernier avait acquis la résidence du Petit-Château un an auparavant ; il n’eut alors qu’une hâte, celle de la fuir, pour une autre résidence qu’il possédait à Puteaux.

1836

Cette inondation laissa une forte impression chez les habitants de Bercy, en particulier dans le quartier du vin. « De mémoire d’homme, on n’avait jamais vu un tel désastre », écrit Alfred Sabatier en relatant ses souvenirs d’enfance ; il avait 7 ans à cette époque. Les habitants de Bercy s’organisent, les marchands font du porte-à-porte en barque tandis que les sinistrés ramènent les provisions à leur hauteur, grâce à des paniers suspendus à des cordes. Image que l’on retrouvera dans toutes les inondations ultérieures.

1876

Cette crue décida les pouvoirs publics à surélever le quai. Avec la mise en place des grilles, c’est la seule réalisation tangible des différents projets de Viollet-le-Duc.
La surélévation du quai, formant une véritable digue de protection, ne put empêcher les infiltrations souterraines, ce qui explique qu’en 1910, la Seine retrouvant son ancien lit, l’entrepôt fut de nouveau envahi. En période de crue, la protection des entrepôts était assurée par une surveillance constante. Un petit bâtiment accroché aux grilles, à la hauteur de la rue de Mâcon, faisait office de bureau de surveillance. Auparavant, une cloche, suspendue à un trépied métallique, sonnait l’alarme en cas d’incendie ou de menace d’inondation.

1910

Si jusqu’alors, les gravures seules avaient illustré les inondations à Bercy, en 1910 la photographie et la carte postale, dont c’était l’âge d’or, furent largement utilisées pour nous laisser de nombreuses et intéressantes images de cet événement dramatique. Le caractère anecdotique de certaines vues retire de la gravité à cette catastrophe d’ampleur nationale qui toucha de nombreux arrondissements de la Capitale.

C’est dans la nuit du 20 au 21 janvier 1910, que l’on commença réellement à prendre au sérieux la montée des eaux. Le niveau de la Seine s’éleva de 0,50 mètre dans la nuit !
Pressentant le danger, l’administration de l’entrepôt prit toutes les dispositions pour mettre en place des mesures préventives. L’état d’alerte fut déclenché, tandis que les portes donnant accès aux berges furent bouclées et qu’il fut demandé aux négociants de retirer les marchandises stockées sur les quais… celles qui restèrent ne furent jamais retrouvées !
Peu à peu, le commerce se ralentit et fut bientôt paralysé malgré l’usage de passerelles, de radeaux et d’échelles.
Par ailleurs, les canalisations de gaz et d’électricité avaient été détériorées, on dut en revenir à la lampe à huile… Le 26 janvier, il fallut se résoudre à évacuer totalement les lieux.
La Seine retrouvant son ancien lit, transforma Bercy « Cellier du Monde » en cité lacustre, à l’exemple d’autres quartiers de la Capitale. L’accès à l’entrepôt restait encore possible par les quais et la rue de Dijon (actuelle rue Joseph-Kessel) que leur surélévation avait protégés. Dans la nuit du 27 au 28 janvier (nuit du plus fort niveau), la place Lachambeaudie fut à son tour envahie par les eaux. À l’exception de deux portes, la totalité de l’entrepôt fut envahie avec des hauteurs d’eau variant de 1 à 4 mètres. De plus, le froid avec pour conséquence la neige et la glace, aggrava la situation !
Pendant une huitaine de jours, personne ne put pénétrer dans l’enceinte de l’entrepôt sans une nécessité impérieuse… La décrue s’étant annoncée dès le 29 janvier, on permit aux négociants, le 4 février, de revenir sur les lieux pour constater les dégâts !
Deux magasins s’étaient complètement effondrés et une cinquantaine d’autres était si endommagée qu’ils ne purent être de nouveau occupés sans un étayage complet. Lorsque la décrue fut sensiblement amorcée, un spectacle surprenant attendait le visiteur. Ici des flottilles de tonneaux voguant à plus d’un kilomètre, des fûts perchés au sommet des arbres, ou encore d’autres, juchés sur les toits après les avoir crevés, d’énormes foudres ici ou là en périlleux équilibre. Après la décrue, l’insolite fit place à la désolation, l’entrepôt n’offrant plus aux regards que des rues barrées et encombrées d’épaves enchevêtrées, des chalets culbutés, des magasins dévastés, le tout au milieu de montagnes de fûts en pagaille, englués dans la fange boueuse. Cependant, malgré ces apparences matérielles, on dénombra peu de pertes de marchandises, celle-ci furent évaluées par la régie à 5% des stocks.
Étanche et solide, le tonneau, invention des Gaulois paraît-il, avait démontré sa parfaite conception. Plus incroyable, il ne fut signalé nulle part d’infiltration par l’eau d’un tonneau normalement bouché…
Cette grande crue de janvier 1910 fut suivie de « répliques » de moindre importance qui nécessitèrent une désinfection complète des magasins touchés.
Pendant l’inondation, la Ville avait mis à la disposition de l’administration des entrepôts, deux canots de la marine et leurs hommes, puis quatre pompes dont le rôle fut double.
Elles permirent, tout d’abord, de retarder quelque peu l’envahissement de l’eau, permettant la mise en œuvre de mesures conservatoires et lors de la décrue d’accélérer l’expulsion de l’eau.
Même dans les situations exceptionnelles, Bercy garde sa touche pittoresque. Un allumeur, non pas de réverbères puisqu’il n’y avait plus de gaz, mais de lanternes à huile fut officiellement nommé. On raconte aussi qu’aucune contestation ne fut signalée lors de la récupération des tonneaux fugueurs, marqués, il est vrai, aux initiales de leurs propriétaires, chacun récupérera son bien. Honnêteté et bonne foi figurent ainsi au blason de la cité des vins.

Après cet événement, Bercy reprit rapidement son activité habituelle, pourtant d’autres menaces encore lointaines s’annonçaient, encore plus destructrices que ne l’avaient été l’eau et le feu.

La crue de 1910 dans le Grand-Bercy

La crue de 1910 dans le Petit-Bercy

La crue de 1910 sur les quais