Le velours de l’estomac

Les statistiques nous manquent sur les années19 30 ou l’immédiat après-guerre mais en 1963, 202 négociants travaillaient encore à Bercy et traitaient 8% du commerce viticole national. L’entrepôt représentait alors la plus grosse concentration d’établissements de ce type existant en France ou à l’étranger. Un tiers des vins livré à la consommation par les grossistes de la Seine, provenait de Bercy. Cette même année, alors que l’Algérie vient d’obtenir son indépendance, plus de 10 000 wagons approvisionnent les entrepôts et près de 50péniches accostent encore le long des quais Les grandes entreprises, qui absorbent la majeure partie de ces arrivages sont regroupées dans la partie est du Petit-Bercy. Des pipelines permettent de transvider le contenu des péniches dans les cuveries impressionnantes des gros embouteilleurs. Certains noms sont restés célèbres :
Gévéor, le vin des Rochers et son fameux slogan « le velours de l’estomac » , Primior et le vin des Célestins. La production de ces quatre géants du Petit-Bercy est impressionnante. « Entre 100 000 et 200 000 litres par jour et par entreprise » qui nécessitent le « chargement quotidien de 400 à 500 camions » – [NDLR- Chiffres avancés émir par certains commentateurs. Les rues, cours et passages du Petit-Bercy et du Grand-Bercy n’y suffiraient pas !
On est loin de la paisible image des entrepôts qui séduit le visiteur. Le paradoxe s’explique entre autres par la faible occupation des sols, les bâtiments n’occupent que 56% de la surface totale (42 hectares), et par des zones d’activités d’inégale importance. S’ils sont d’une superficie à peu près équivalente, l’activité du Grand-Bercy pour un nombre de négociants plus important est deux fois moindre que celle du Petit-Bercy.


Le Grand-Bercy reste encore le royaume des négociants-éleveurs qui tout comme leurs ancêtres travaillent à l’ombre des platanes et des marronniers. Il est toujours question pour eux de cépages, de saisons, de dates de vendange, de vieillissement ou de millésime car pour eux le vin reste un produit noble, vivant, unique.
L’origine de certaines de ces entreprises artisanales remontait à l’annexion de 1860, parfois même avant. Elles trouvèrent ici les conditions d’exercice idéales à la pratique de leur profession qui requerrait un grand savoir-faire, traditions de gestes séculaires se perpétuaient garantissant aux vins une qualité optimale.
Dans ce désordre apparent, rien n’avait été laissé au hasard. De la construction des caves et des chais, au choix des matériaux, de l’orientation des rues et des bâtiments à l’épaisseur des murs, de la hauteur des toits à l’aération des greniers, tout avait été conçu, réalisé pour assurer aux vins les meilleures conditions possibles. Les alignements d’arbres eux-mêmes n’étaient pas nés de l’imagination d’un jardinier fantaisiste mais leurs frondaisons protégeaient les chais des fortes chaleurs estivales. On les respectait et de vieux marronniers avaient été annexés aux constructions, leurs troncs sortant pittoresquement des toitures. C’était là l’un des paradoxes de Bercy, joindre l’utile à l’agréable, le beau au nécessaire et certains aménageurs ou élus, auraient dû, avant de qualifier Bercy de « village nègre » (sic) et de mettre ses constructions à bas, s’inspirer de quelques caractéristiques essentielles de ce lieu.
Jusque dans les années 80, on trouve encore dans le Grand-Bercy des tonneliers, des réparateurs de casiers en bois ou de palettes, des récupérateurs d’étain, qui sera peu à peu remplacé, pour répondre aux exigences des services de santé, par un enrobage en matière composite certes, moins esthétique.
Les petits chalets en bois, jadis occupés par des courtiers donnent une touche rétro à l’ensemble. C’est dans le Grand-Bercy qu’opèrent principalement les photographes et les cinéastes.
Deux mondes différents et complémentaires, celui des « barriqueurs » et celui des « pinardiers ». En 1972, les vins fins, commercialisés par les petites maisons, représentent 20% de l’activité de Bercy et les vins de consommation courante 80%, ces derniers proviennent principalement des vignobles du midi. Le Grand-Bercy reste un petit village alors que le Petit-Bercy est une grande ville. Le premier a son parloir, sa chapelle, sa station-service (transférée par la suite dans le Petit-Bercy), le second a sa banque, et Conservateur y a élu domicile.
