Naissance des entrepôts de Bercy

Plan de Bercy – Département de la Seine – 1802

Avant d’être spécifiquement attaché au commerce du vin, les berges de la Râpée comme celles de Bercy étaient les lieux d’accostage des trains de bois flottés, en provenance du Morvan destiné au chauffage des Parisiens et à la construction des habitations. Ces bois étaient stockés en piles qui pouvaient atteindre 40 à 50 pieds (de 12 à 15 m), hauteurs considérables qui occasionnaient des écroulements susceptibles de blesser ou tuer le promeneur comme le débardeur. Une ordonnance de la Ville du 8 février 1683 limita la hauteur de ces piles de bois à 20 pieds (environ 6 m) ainsi que leur espacement.

Auteur du Tableau de Paris en 1853, Edmond Texier nous dépeint ainsi ces bords de Seine :

« Un énorme train de bois passe, suivi de plusieurs autres ; des ouvriers nus jusqu’à la ceinture, dépècent ces radeaux éphémères, et transportent sur le rivage les bûches qui s’amoncellent ensuite dans des chantiers. Rude labeur que rien n’interrompt, ni les chaleurs de l’été, ni les froids précoces de l’automne, jusqu’à ce que la capitale ait la quantité nécessaire pour se chauffer pendant une année. »

L’auteur nous apprend que : « …4 500 trains de bois descendent annuellement la Seine représentant un volume de 810 000 stères… » (pour une population d’un million 200 000 habitants) et de conclure joliment : « C’est l’eau qui alimente le feu ».

Célèbre journaliste, Edmond Texier qui fut rédacteur en chef de L’Illustration, a su parfaitement illustrer le joyeux Bercy des guinguettes et du port de Bercy. Il n’est pas resté insensible au sort des malheureux travailleurs de ces bords de Seine, habitant Bercy pour la plupart :

« … Le débardeur est amphibie, mais il vit surtout dans l’eau jusqu’à la ceinture, déchargeant les bûches… Les débardeurs sont exposés par leur profession à un grand nombre de maladies. Outre les fièvres aigues, les pleurésies, les péripneumonies, la toux, la dyspnée et diverses autres affections de poitrine, il leur survient, assure-t-on, aux jambes, des ulcères très difficiles à guérir… A côté des débardeurs, il y a les déchireurs de bateaux, ainsi nommés parce qu’ils mettent en pièces les bateaux chargés de bois ou de tonneaux… Puis la Seine voit aussi des hommes au teint livide, aux traits amaigris, aux vêtements délabrés, entrer dans la vase jusqu’aux genoux. Ils agitent de vastes sébiles en bois dans lesquelles ils lavent la boue… Ces gens-là, cherchent de l’or, et surtout des clous, des boutons de guêtres, des épingles, des fragments d’ustensiles de toutes sortes et surtout pour extraire des parcelles de métal, ces malheureux, surnommés les ravageurs entrent dans ce pactole fangeux et y restent depuis le matin jusqu’au soir ».
Rappelons que malgré la baisse de la mortalité infantile, l’espérance de vie est de 43 ans en 1850.

Des embarcations grossièrement chevillées, chargées de tonneaux en provenance de Bourgogne, de…. accostaient sur ces mêmes rives. Elles étaient démontées par les « déchireurs », le bois servant de combustible et les tonneaux déchargés sur les berges avant l’octroi.

Plan des futurs entrepôts par M. de Chabons – 1809

Si les premiers magasins s’établirent dans Paris sur les rives de la Seine peu de temps après la Révolution, ce n’est qu’au début du XIXe siècle que les entrepôts commencèrent à s’étendre à Bercy pour devenir, un siècle plus tard, le plus grand marché viticole du monde. Situés hors les murs, les maisons de plaisance et les jardins à l’abandon furent peu à peu convertis en entrepôts. Une manufacture de savon s’établit en 1783 à La Râpée, tandis que la Buanderie de Bercy occupait l’ancienne propriété du duc de Rohan.

Plus important pour la destinée des lieux fut le projet déposé par M. de Chabons, propriétaire depuis 1807 de l’ancienne propriété de M. de La Croix et de celle de M. Orry.

Dans un mémoire daté du 20 janvier 1809, adressé au gouvernement impérial, M. de Chabons proposa d’installer à Bercy les futurs entrepôts dont on projetait la construction sur les terrains de l’abbaye Saint-Victor. L’Administration rejeta cette proposition, préférant une implantation intra-muros.

M. de Chabons qui fut maire de Bercy en 1814, vendit, en 1815, son domaine à M. Gallois, négociant en vins. Ce dernier transforma profondément l’ancien domaine dans lequel il percera plusieurs rues à thème familial : la rue Gallois, la rue Saint-Louis (son prénom), la rue Léopold (celui de son fils), la rue Sainte-Anne (le prénom de sa femme) et la rue Laroche, en hommage à sa ville natale.

Les anciennes propriétés furent investies, morcelées, les maisons de plaisance furent transformées, certains vestiges servirent de murs de soutènement. Les matériaux furent partiellement réemployés à la construction de bâtiments plus fonctionnels. Des guinguettes s’installèrent attirant une clientèle plus bruyante, des promeneurs plus assoiffés. Le Bercy des rois avait vécu… le Bercy des vins lui succédait.

Dès 1804, confirme Lucien Lambeau : « le commerce des vins envahissait tous les terrains disponibles de la contrée, les convertissant en magasins, en entrepôts, en écuries. Toutes les rues et tous les chemins, étaient sillonnés de camions, encombrés de montagnes de tonneaux, habités par une population laborieuse mais bruyante de charretiers et de tonneliers. »

Lorsque, le 10 février 1811, l’Empereur Napoléon, accompagné de Duroc, Grand Maréchal du Palais et duc de Frioul, et du comte de Nicolaÿ, grand chambellan d’Empire, visita Bercy où il fut accueilli au nom de la municipalité par Mmrs Gallois et Courvoisier, il y avait longtemps que ces bords de Seine n’offraient plus l’aspect champêtre du chemin le long de la rivière. En 1820, selon un rapport du maire, Louis Gallois, 3 000 bateaux par an déchargeaient leur cargaison dans le port. Les premières habitations laissèrent peu à peu la place à des maisons plus conséquentes, et même somptueuses, construites par des notabilités du commerce et du négoce de la commune. En 1847, la voie publique du quai fut pavée. Le nouveau pont Louis-Philippe, inauguré en 1832, donna au port une grande importance…
La postérité, mettant de côté pour l’occasion ses griefs contre da ‘perfide Albion ’, retint de cet épisode un slogan publicitaire impérissable :

             Courvoisier, The brandy of Napoléon !